L’origine du mot « cathédrale », c’est le feu

En apprenant pour l’incendie de Notre-Dame, vous avez peut-être pleuré/soupiré/grommelé, et pour toutes ces raisons vous vous demandez d’où vient le mot « cathédrale ». Mais saviez-vous que la cathédrale a un rapport avec le fauteuil de bureau sur lequel vous êtes assis ? Quelle est la définition d’une cathédrale ? Quelle est l’étymologie de ce mot ? En bonus : un fait amusant sur Notre-Dame de Paris. C’est parti !

Qu’est-ce qu’une cathédrale ?

Cathédrale, n.f. : Pas une église comme les autres, car rares sont les églises où officient un évêque (un haut-placé dans l’Eglise catholique). On compte en France plus de 40 000 églises pour seulement une centaine de cathédrales. Il paraît que le concours pour devenir cathédrale est aussi inaccessible que l’agrégation (comprenez trouver un architecte qui n’a pas la bonne idée de mourir en plein chantier, atteindre la fin d’une construction pouvant durer un paquet de lustres (sans parler de ceux nécessaires à l’éclairage), survivre aux incendies, aux pillages, à des révolutionnaires surexcités, voire à des changements intempestifs de religion qui vous privent finalement du titre tant convoité, &c.).

cathédrale : origine, définition

Étymologie de « cathédrale »

Quel est le rapport entre votre fauteuil de bureau et Notre-Dame de Paris ? Les mots « chaise » et « cathédrale » viennent du même mot en latin !

Cathédrale Notre-Dame en feu (avril 2019). Photo by Nivenn Lanos on Unsplash

Cathédrale Notre-Dame en feu (avril 2019). Photo by Nivenn Lanos on Unsplash

Ça ne saute pas tout de suite aux yeux, on est bien d’accord. En latin classique, cathedra signifiait « siège à dossier » (pour les professeurs, principalement). Plus tard, en latin chrétien, le mot cathedra désignait les églises où siégeaient les évêques, car dans les églises où il y a une place d’évêque, il y a aussi une grande chaise, souvent en haut d’un petit escalier, d’où sont donnés les sermons.
Avec le temps, le mot cathedra  a été  tellement mâchouillé qu’il est devenu « chaire », tandis qu’au XIIe s., des gens ont emprunté dans de vieux livres en latin chrétien le mot cathedralis (« de la chaire de Rome ») pour faire « cathédrale » et désigner le bâtiment. C’est pour ça qu’il ressemble beaucoup plus au latin : les derniers arrivés sont les mieux conservés !
Au XVIe s., les mots « chaise » et « chaire » étaient en concurrence pour désigner à la fois le réceptacle de votre auguste postérieur ET le poste d’évêque/professeur, etc., et pour finir « chaise » se spécialisa pour le siège à quatre pieds, tandis que « chaire » pris en charge le fauteuil d’évêque/la charge de professeur, de religieux, etc.
C’est donc de la présence d’une chaire d’évêque (le siège et le poste) dans certaines églises qu’elles ont été appelées cathédrales. « cathédrale » veut littéralement dire  « chaise ». Votre fauteuil de bureau a donc bien un lien avec les cathédrales : son utilité première !

Zoom sur la Cathédrale Notre-Dame de Paris

Construite de 1163 (style gothique) à 1350 environ, Notre-Dame a malheureusement été partiellement détruite par un incendie le 15 avril 2019. Mais intéressons-nous plutôt à ses cloches.

La cloche de la cathédrale Notre-Dame de Paris

La cloche de la cathédrale Notre-Dame de Paris

Figurez-vous que toutes les cloches de Notre-Dame ont été changées en 2012 parce qu’elles « sonnaient faux et avaient pris un sérieux coup de vieux » (citation apocryphe, mais en gros, c’est ça). Toutes, sauf une ! Et le plus rigolo, c’est qu’elles ont des noms : le bourdon — Emmanuel de son prénom  — est resté fidèle au poste depuis 334 ans (1685), tandis que Marie, Marcel, Anne-Geneviève et les autres sont de récentes additions au cheptel. Voici ci-joint une carte d’identité possible pour cette vieille cloche (sans offense).

Oui, vous avez bien lu, cette cloche a un parrain et une marraine, et pas des moindres !  Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche, rien que ça. Cette coutume de faire parrainer les cloches a perduré, puisque en 2012, on a fait parrainer les nouvelles cloches de Notre-Dame, et parmi les heureux élus, on compte : Son Altesse Royale la Grande Duchesse de Luxembourg et un certain Gabriel de Broglie, passé par Science-Po Paris et l’ENA, doublement académicien, et défenseur de la langue française.

Voilà, c’est tout pour cette fois-ci, dans le second épisode de cette série sur les cathédrales, on démêlera l’imbroglio allemand entre les synonymes de Kathedrale : Dom et Münster.

L’essentiel en quelques points :

•    « cathédrale » vient du latin cathedra, la chaise ;
•    « chaise » et « chaire » étaient des mots concurrents puis chacun s’est spécialisé (« chaise » pour le siège à quatre pieds et « chaire » pour la fonction de professeur ou religieux) ;

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Sources :

http://patrimoine.blog.pelerin.info/2019/01/04/combien-deglises-et-de-chapelles-en-france-en-2019/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cath%C3%A9drale_Notre-Dame_de_Paris#Bourdon_Emmanuel_de_1685

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gabriel_de_Broglie

Crédit photo : Par de:Freedom_Wizard — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=6764628

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10 mots curieux et oubliés pour briller en société

La langue française est un work in progress depuis des siècles. Et au fil du temps, des mots tombent dans l’oubli, parce que leur usage est devenu rare, vieilli, littéraire, ou très spécifique. Voilà de quoi alimenter des kilomètres de listes de faits étonnants pour autant d’années ! Pour muscler votre culture générale, briller dans une conversation, en dissertation ou pour émerveiller vos amis, voici une liste de mots et expressions bizarres. Vous trouverez une définition claire et simple, un exemple et les origines de chaque mot. À noter que ce n’est que l’un des sens de ces mots, qui peuvent en avoir, ou en avoir eu, d’autres !

Copie de Dent-de-lion

1. Dent-de-lion 

n.m. (archaïque) Ancien nom du pissenlit.
Étymologie : Son nom vient du fait que les pétales du pissenlit jaune sont crantés comme des dents de lion. Imaginatif !

Dent-de-lion, mot vieilli, origine, définition

2. Amphitryon

n.m. (familier) Celui qui invite les autres à dîner, chez lui ou au restaurant.
Étymologie : Amphitryon est un personnage de la mythologie grecque. C’est Molière, dans sa pièce éponyme (du même nom), qui a fait inviter du beau monde à Amphitryon, pour ensuite s’en moquer.

Le véritable amphitryon Est l’amphitryon où l’on dîne, MolièreAmph. III, 5.

 3. Nuée

n.f. (vieilli ou littéraire) Gros nuage.
Étymologie : En latin classique, le nuage se disait nubes, il a donné nue, puis nuée, et enfin nuage.
Bonus : un petit nuage se disait une « nue » !

Le soleil se couchait dans une nuée d’or et d’azur, VoitureLett. 10.

4. Cerquemaneur

n.m. (vieilli et régional) Personne en charge d’interroger les paysans pour savoir à qui appartiennent les bâtiments.
Étymologie : De « cherche » (cerque) et « manage » (habitation), puis on lui a ajouté le suffixe –eur pour désigner une personne qui fait l’action (comme mangeur, dormeur, etc.)

 5. Vignette

n.f. Décoration au début d’un chapitre dans un manuscrit à base de branches de vigne.
Étymologie : De « vigne », avec le suffixe –ette qui désigne quelque chose de petit et mignon. 

 6. Illuner

v. (hapax) Éclairer de la lumière de la lune.
Étymologie : Un hapax est un mot créé par un auteur, et utilisé une seule et unique fois pour toujours et à jamais ! Ce mot-valise de Rimbaud est composé de « illuminer » et « lune ».

A son réveil, – minuit, – la fenêtre était blanche. / Devant le sommeil bleu des rideaux illunés, Les Premières Communions, Poésies, Arthur Rimbaud, 1871

 7. Adamantin

adj. Qui a la dureté ou le brillant du diamant.
Étymologie : Il vient du latin adamas, le diamant. Ce mot est composé du suffixe négatif (a-) faire plier (damas) : « ce qu’on ne peut faire plier ».

Tout brillait de sa figure malicieuse que bordaient les bouclettes blondes serrées dans une étroite capote de rubans à trois plumes bleues, adamantines. P. Adam, L’Enfant d’Austerlitz,1902, p. 22.

Adamantin, mot rare, définition et origine

8. Loustic

n.m. (vieilli) Amuseur.
Étymologie : Ce mot vient du suisse allemand, qui l’a créé à partir du mot lustig, drôle, joyeux.

Dans une marche, quand le loustig a ri, toute la colonne rit, et demande : qu’a-t-il dit ? Courier2e lettre particulière.

 9. Noise

n.f. (vieilli) Querelle, dispute.
Étymologie : Le mot « noise » a une origine trouble et mystérieuse. Certains avancent qu’il viendrait du latin noxia (délit, faute, crime).

Il [un sanglier] passait son chemin, et il était bon de ne lui rien dire, de ne point chercher de noise avec lui, Molièreles Am. magn. V, 1.

 10. Leporello

n.m. (rarissime) Livre en accordéon.
Étymologie : Leporello est le nom d’un personnage d’un opéra de Mozart, Don Giovanni. À un moment, il déplie une liste en accordéon de toutes les conquêtes féminines de son maître. Le nom est resté pour désigner l’objet. 

 

 

 

 

La différence entre le « chanvre » et le « cannabis »

Avec le débat actuel sur le cannabis médical, le développement des produits à base de chanvre (huile, graines, etc.), et le cannabis à fumer que l’on met dans sa blague à tabac, difficile de savoir si oui ou non le « chanvre » et le « cannabis » sont différents. Dans cet article, vous saurez tout sur les origines et la définition de ces mots, et je vous offre en bonus une expression bizarre malheureusement tombée dans l’oubli pour développer votre culture générale grâce à un petit quiz !

Origines et définition

Les plantes du cannabis et du chanvre viennent de la même famille. Le premier contient une molécule psychoactive : le THC, qui perturbe le fonctionnement des neurones et peut dans 8% des cas provoquer une addiction. Le chanvre, lui, n’en contient presque pas et n’a donc pas ces effets.

Figurez-vous que les mot « chanvre » et « cannabis » viennent tous deux du latin cannabis (originellement un mot grec, kannabis qui signifie « plante textile » car on peut en faire du tissu). Extraordinaire. Mais bon, si le lien entre cannabis et « cannabis » est évident, pour « chanvre », il l’est beaucoup moins.

Les mots du quotidien qui viennent du latin ont tendance à être mâchouillés avec enthousiasme au fil des siècles par des gens comme vous et moi. Et au bout du compte, ils ne ressemblent plus beaucoup à leurs photos de jeunesse.

Ainsi, le mot cannabis a été mastiqué pour devenir canapas, puis le « c » est devenu « ch » et ça a donné « chène- ».

Le cannabis et le chanvre sont des plantes différentes de la même famille et ont la même origine étymologique. Roberto Valdivia

Le cannabis et le chanvre sont des plantes différentes de la même famille et ont la même origine étymologique. Roberto Valdivia

Le mot latin cannabis a donné beaucoup de petits qui désignent des parties de la plante chanvre. À ce stade, on a ajouté « vide » à la fin de «chèn-» pour créer le mot « chènevis » (soit « chanvre vide »). C’est le nom des graines de chanvre, elles sont utilisées pour la pêche.

Puis, « chèn-» a continué d’évoluer et a donné « chènevotte », ou –otte signifie « petit », et désigne le résidu de la tige du chanvre, quand on a enlevé la fibre. La chènevotte sert à fabriquer des parpaings ou du béton de chanvre, tandis que la fibre de chanvre, ou filasse, sert à faire du tissu. Auparavant, le chanvre était très répandu, et la filasse servait notamment à fabriquer les cordages des navires, parce qu’elle est très solide.

En fait, le latin cannabis a contribué à baptiser presque toutes les parties de la plante du chanvre. Allez, c’est le moment de l’expression bizarre ! Saurez-vous deviner en deviner le sens ?

Quiz de culture générale 

Une « cravate de chanvre » désignait…

  • A) une corde pour pendre les gens
  • B) une cravate faite en tissu de chanvre à Amsterdam
  • C) un nœud en tissage ressemblant à celui de la cravate, utilisé pour les fils de chanvre

Vous trouverez la solution plus bas, dans la partie « L’essentiel en quelques points ».

 Le chanvre in English

Autant le mot anglais pour le chanvre n’est pas très intéressant, car il se dit hemp (chanvre) et vient des anciennes langues nordiques et allemandes où il voulait déjà dire la même chose, autant le lituanien est plus rigolo avec son mot kanapės (chanvre) ! Il est dérivé du russe et on retrouve des mots semblables en polonais et en ukrainien.

L’essentiel en quelques points
•     Les mots « chanvre » et « cannabis » viennent du latin cannabis
•     Le mot latin cannabis a donné chènevis (graine de chanvre) et chènevotte (résidu de la tige sans la filasse)
•     Solution du quiz : L’expressions « cravate de chanvre » désignait la corde avec laquelle on pend les criminels (réponse A). Auparavant, les cordes étaient souvent faites en chanvre, et un type de cordage s’appelait « cravate ». Cette expression populaire vient du croisement des deux, avec l’image d’un humour plutôt noir, que la corde qu’on vous passe au cou vous fait comme une cravate.

 Pour aller plus loin 

Jusqu’au XVIème siècle, le chanvre était « la » chanvre ! En effet, de ses origines grecques jusqu’en latin médiéval on pouvait soit dire canapus, qui était masculin, soit canava, qui était féminin. D’ailleurs, canava a donné bien plus tard en français le « canevas », une toile grossière utilisée en broderie. Fou, hein ?

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🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin… CNRTL, Littré, Etymonline, C’est pas sorcier, Musée du chanvre (21), Larousse, le Dictionnaire historique de la langue française

https://www.etymonline.com/word/cannabis?ref=etymonline_crossreference

https://www.youtube.com/watch?v=imD2eJVALH8

https://www.littre.org/definition/chanvre

http://museeduchanvre.pagesperso-orange.fr/fr_utilisation4.html

http://www.cnrtl.fr/definition/chanvre

https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/cravate/20262

Dernière mise à jour : 09/04/19

L’origine croustillante du sandwich

Nouvel épisode de la série des « mots gourmands ».

Le mot « sandwich » désigne un repas froid composé de deux tranches de pain et d’une garniture, souvent coupé en forme de triangle. Mais vous conviendrez qu’à aucun moment il n’y a de sable dans la recette !

Quel est le rapport entre un sandwich, l’addiction aux jeux de hasard et une petite ville portuaire d’Angleterre du XIIe s. ?

En d’autres mots : pourquoi le mot « sandwich » est-il composé de sand, le sable en anglais, et wich, qui ne veut rien dire a priori ?

Le responsable est John Montagu, né en 1718 et mort en 1782. Son petit nom lors des thés chez le Roi d’Angleterre, c’était comte de Sandwich. Or, il se trouve que ce comte de Sandwich aimait s’adonner à des jeux de hasard. Il aimait tellement ça qu’il lui était devenu de plus en plus insupportable d’interrompre une partie pour se sustenter. Étant donné que tomber d’inanition les bras en croix n’était pas non plus une option satisfaisante, il se tourna vers les sandwichs.

Cette explication appartient à l’ordre de la légende (comme souvent en cuisine, sauf quand c’est vrai), car nous pouvons difficilement vérifier si le quatrième comte de Sandwich avait effectivement une consommation remarquable de sandwichs.

L'étymologie du sandwich : origine, définition, explication.

L’étymologie du sandwich : origine, définition, explication. Mariana Medvedeva

En revanche, le mot « sandwich » vient bien du nom Sandwich, qui était le nom d’une ville en Angleterre il y a fort longtemps, Sandwicae, qui se traduit littéralement par le port (wicae) de sable (sand).

L’art et la manière d’accommoder une tranche de pain sont infinies. Profitons-en pour nous pencher sur les origines du mot « toast », et débusquer ses liens de parentés inattendus avec un autre mot tout aussi tête-brûlée (que du scoop !).

Le « toast », grillé devant l’éternel, vient de l’anglais du XVe siècle, où il signifie à la fois « toast » et « toaster ». Ceux-ci viennent eux-mêmes du vieux français (« toster », XII.è s.) et si on remonte jusqu’au latin, « toster » vient de torrere, qui signifie… sécher.

Après le mûrissement comme coup de soleil, les Romains nous surprennent à nouveau avec le sèche-linge avec option grille-pain !

Et c’est grâce à ce tour de force électro-ménager antique que cette enquête a mis au jour le fait étonnant que votre petit-déjeuner ordinaire est composé de deux cousins au regard de leur étymologie. Et les méandres de la métamorphose des mots et de leur orthographe les ont pourtant rendus insoupçonnables, comme vous le verrez. Je vous invite à jeter un regard lourd de reproche pour leurs cachotteries à votre toast et à votre… café ! En effet, la « torréfaction », qui consiste à griller les grains de café pour révéler leurs arômes, vient également du latin torrere !

La raison pour laquelle « torréfier » ressemble visiblement beaucoup plus à torrere que « toast », c’est que les mots savants ou spécifiques changent beaucoup moins avec le temps que les mots du quotidien, qui se font mâchouiller et émietter ardemment au fil des siècles.

Merci d’avoir lu cet article croustillant jusqu’au bout, je vous laisse avec les points importants mis en lumière.

L’essentiel en quelques points :
•    « sandwich » vient du nom d’un comte anglais, le comte de Sandwich ;
•    « toast » vient de l’anglais, puis du vieux français, puis du latin torrere (sécher) ;
•    « torréfier » vient également du latin torrere (sécher).

🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin ceci :

https://www.etymonline.com/word/sandwich
https://www.etymonline.com/word/toast
http://www.cnrtl.fr/definition/torréfier


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L’étymologie pulpeuse du « pamplemousse »

Quand on voit le mot « pamplemousse », on aurait tendance à croire qu’il ne fait pas partie de ceux qui ont été construits de façon réfléchie et intellectuelle, mais plutôt que c’est un joyeux babillage insignifiant. Parce que les pamplemousses font partie de ces choses joyeuses et insignifiantes, comparées à — disons — un mot comme « géométrie ».

Il se trouve que la classe des agrumes est un exceptionnel concentré de mots construits avec réflexion et intellect. En somme, c’est une sorte de gang du snobisme étymologique, le genre à hausser un sourcil et à exhaler un nuage de fumée de cigare quand il voit passer des énergumènes comme « cacatoès » (imitatif), « bonbon » (dédoublement) et « ouistiti » (imitatif). Oui, car l’orange vient du Perse, oui madame. La clémentine, elle, vient du nom de son créateur. Et leur classe commune — les hespérides — du onzième travail d’Hercule. Autant dire qu’elles ne sont pas n’importe qui, vous voyez.

Le pamplemousse, comme ses cousins sus-cités, a une étymologie que l’on peut remonter jusqu’au bout, mais elle est plus rigolote que les autres, vous allez voir.

Le mot « pamplemousse » a été emprunté tel quel au néerlandais. Et il se trouve que les premiers néerlandais à voir un pamplemousse en vrai ont trouvé qu’il ressemblait beaucoup à un truc qu’ils connaissaient déjà : un citron.

En effet, le néerlandais pompelmoes (qui était un nom féminin, comme pour ceux qui le font pousser, d’ailleurs) est composé de pompel qui signifie « gros » et de limoes, le « citron ».

Le mot pamplemousse a des origines amusantes.

Le mot pamplemousse a des origines amusantes. Christine Trant

Et si on monte encore d’un niveau, limoes est un emprunt du français, « limon », qui est lui-même un mot emprunté à l’arabo-perse limun. C’est digne d’une tournée de calumet de la paix.

Une question existentielle nous taraude : qui, des anglais ou des français, a inventé la « limonade » ? Figurez-vous que ce sont les français ! A partir de « limon » et du suffixe –ade, comme dans « orangeade », « citronnade », « pommade »… ah non, là c’est autre chose (dommage, ça aurait été une traduction sympathique pour la limonade à la pomme allemande au nom imprononçable : Apfelsaftschorle). La limonade était utilisée dès le XVIIe siècle par les médecins comme un remède qui active la digestion, de la même manière que l’étaient les tisanes, ou le Coca, avant qu’il ne devienne célèbre.

Nous avons pompel d’un côté, limoes de l’autre… Le pamplemousse s’appelle donc littéralement « GROS CITRON » (rose, hein), citrus maxima pour les latinistes et les amateurs d’Harry Potter. On reste dans le descriptif, la simplicité et l’évidence, à l’instar de la grenouille et de pineapple.

L’essentiel en quelques points :
•   « pamplemousse » vient du néerlandais pompelmoes, littéralement « gros (pompel) citron (limoes) »
  •   limoes vient de « limon » en français, qui est un mot emprunté à l’arabo-perse limun et a donné limonade, anglicisé en lemonade en anglais


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Source image : Grapefruit de Matthew Kirkland  /

https://www.flickr.com/photos/simpologist/120804906/

🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin tout ça :

http://www.cnrtl.fr/definition/pamplemousse

https://www.littre.org/definition/pamplemousse

« Albus Dumbledore », un nom érudit et magique

                Quand on s’appelle Albus Percival Wulfric Brian Dumbledore, il y a forcément un tas de choses à dire sur votre nom. Surtout quand votre créatrice est minutieuse, malicieuse, et J.K Rowling soi-même. Elle disait d’ailleurs à ce propos :

Je collectionne les noms inhabituels. J’en ai des carnets entiers. Il y en a que j’invente […] Et jusqu’ici, j’ai récolté des noms de saints, de lieux, sur des mémoriaux de guerre, des tombes. Bref, je les collectionne… je m’intéresse tellement aux noms. ❞

« I collect unusual names. I have notebooks full of them. Some of the names I made up […]And so far I have got names from saints, place-names, war memorials, gravestones. I just collect them — I am so interested in names. »

— J.K Rowling lors d’une interview en ligne organisée par Barnes and Noble, le 19 mars 1999 (traduction par moi)

            Aujourd’hui, je vous propose de faire de l’onomastique — l’étude des noms propres — non plus en théorie, comme pour Bellatrix Lestrange ou Fumseck, mais sur le terrain. Nous allons explorer ce nom dans l’habitat naturel de son propriétaire. Direction le bureau du directeur de Poudlard !

                    Comme cet article est plus long qu’à l’accoutumée (cinq noms !), voici un sommaire pour vous repérer et aller directement à la partie qui vous intéresse :

SOMMAIRE

Brian & Percival
Dumbledore
Bonus : Hagrid
Albus & Rubeus
Wulfric

Et pour les plus pressés :
L’essentiel en quelques points


Brian & Percival

             Un « sorbet citron » et une volée de marches s’élevant selon une trajectoire hélicoïdale plus tard et nous nous trouvons sur les lieux. Les étagères sont remplies d’une kyrielle d’ouvrages et d’objets mystérieux. Le silence studieux et intimidant qui règne ici est ponctué du ronronnement d’un feu de cheminée, des ronflements des anciens directeurs et directrices assoupis dans leurs tableaux respectifs, et du cliquetis de pattes de phénix sur un perchoir en cuivre. Dumbledore s’est absenté pour quelques heures, profitons-en pour aller y regarder de plus près…

            Tout d’abord, inspectons son bureau. On y trouve une pile de papiers, un encrier argenté et une magnifique plume rouge qui répond toute seule à une farandole d’invitations à des congrès de sorcellerie, et autant de délibérations au Ministère de la Magie. Plus intéressant encore : une chocogrenouille en édition limitée spéciale Saint-Patrick parfum Guinness. Dumbledore aime les sucreries, c’est bien la preuve. Et cette édition limitée est l’occasion rêvée de parler de son quatrième et dernier prénom, Brian. Brian est le prénom d’un des Chevaliers de la Table Ronde dans la légende du Roi Arthur. D’ailleurs, son deuxième prénom, Percival, est aussi celui d’un des Chevaliers ! Mais au lieu de chercher le Saint Graal, Dumbledore cherchait sept horcruxes.

Brian et Percival donnent à son nom une forte consonance britannique, et la noblesse légendaire qui sied à un roi arthurien. Dumbledore devient un roi.

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Dumbledore

La chocogrenouille a déjà été mangée, il ne reste que la Carte des Sorciers Célèbres. Oh, c’est justement une carte avec Dumbledore dessus ! Première rencontre d’Harry avec son futur directeur d’école dans le Poudlard Express, l’une des premières choses qu’il a apprises sur ce grand homme est qu’il aime la musique de chambre. Ce détail, anodin en apparence, ne l’est pas. Comme d’habitude. Dumbledore n’est pas un patronyme en anglais, c’est un ancien nom pour désigner un « bourdon », et ce nom donne un nouvel indice sur sa personnalité parce que, comme le dit J.K. Rowling :

une de ses passions est la musique, et je l’imagine chantonner pour lui-même tout en marchant. ❞

« one of his passions is music and I imagined him walking around humming to himself. »

— J.K Rowling lors d’une interview en ligne organisée par Barnes and Noble, le 19 mars 1999 (traduction par moi)

                Celles et ceux qui ont lu Harry Potter à l’école des sorciers ont pu en observer la preuve au moment de l’hymne de Poudlard. Dumbledore devient chef de chœur et se sert de sa baguette pour diriger la foule des élèves. Sa consigne : que tout le monde le chante sur un air différent, ce qui permet d’intégrer tous les élèves, même les nés-moldus qui ne connaissent pas les chansons traditionnelles chez les sorciers. L’élément comique et provocateur est que les jumeaux Weasley finissent les derniers car ils ont choisi l’air d’une marche funèbre.
Mais ce n’est pas tout ! Le mot dumbledore est employé dans un roman du XIXe s.. Le fait est intéressant en soi , car dumbledore a été remplacé par bumblebee au XIIe s. (bien longtemps avant, donc), mais le plus étonnant, c’est qu’il est accompagné par un étonnant compagnon. Le narrateur raconte qu’une femme, Elizabeth, ne dit pas dumbledore, mais bumblebee, ni qu’elle a eu des cauchemars, mais qu’elle a souffert d’indigestion.

she no longer spoke of “dumbledores” but of “bumble bees”;[…] that when she had not slept she did not quaintly tell the servants next morning that she had been “hag-rid,” but that she had “suffered from indigestion.”

The Mayor Of Casterbridge de Thomas Hardy (publié en 1886)

Surprise ! On peut supposer qu’à la lecture du livre J.K. Rowling avait relevé ces mots rares et originaux dans l’un de ses carnets, et que Dumbledore n’est pas venu seul, il était déjà accompagné par Hagrid. L’auteur utilise le participe passé hag-rid qui signifie « tourmenté par des cauchemars ». Littéralement, le rêveur malheureux est tourmenté (ridden) par une vieille sorcière (hag). On retrouve cette même image dans les mots cauchemar et nightmare dont je parlais dans un précédent article.

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Bonus : Hagrid

Dans un autre roman de Thomas Hardy novel, The Return of the Native, se trouve un prénom qui servira de nom de famille dans un autre tome d’Harry Potter : Diggory. Ce genre de clins d’œil à d’autres œuvres littéraires s’appelle l’intertextualité.

Par son nom, Dumbledore n’est plus seulement un roi (Brian), c’est aussi un bourdon. Il est amusant comme un nom rigolo et désuet d’insecte, il prend sa caractéristique de zonzonner toute la journée.

Il se retrouve également lié à Hagrid par l’entremise d’une certaine Elizabeth, et J.K. Rowling à Thomas Hardy.

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Albus & Rubeus

            Nous avons tiré de ce bureau tout ce qu’il y avait à en tirer, intéressons-nous au reste. Étape suivante : les étagères ! Derrière le bureau se trouvent les étagères les plus intéressantes. Là, sont rangées le Choixpeau magique et l’épée de Godric Gryffondor. Mais aussi nombre d’objets aux usages obscurs, d’alambics et de fioles qui servent à l’alchimie.

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Dumbledore a des noms pleins de secrets. Lara Cremon

L’alchimie est au cœur du nom de Dumbledore, et pas seulement du sien. Albus, comme beaucoup d’entre vous le sauront déjà, signifie « blanc » en latin. Et Rubeus, le prénom d’Hagrid dont nous parlions justement plus haut, désignait pour sa part le « rouge ». Or, le rouge et le blanc sont des couleurs importantes en alchimie. Les manuscrits d’alchimie sont des rébus géants et les couleurs symbolisant les étapes du processus alchimique. Le rouge, par exemple, signifiait la réussite du Grand Œuvre : la création de la pierre philosophale. Il n’est pas étonnant qu’Albus et Rubeus aient des prénoms alchimiques, étant donné l’importance de l’alchimie et de la pierre philosophale dans le premier livre d’Harry Potter ! J.K. Rowling donne même de plus amples détails sur son choix :

En ce qui concerne mes deux personnages, je les ai appelés par des couleurs alchimiques pour transmettre leurs natures opposées mais complémentaires : le rouge pour la passion (ou l’émotion) ; le blanc pour l’ascétisme ; Hagrid étant l’homme terre-à-terre, chaleureux et caractérisé par sa force physique ; Dumbledore étant le théoricien spirituel, brillant, idéalisé et quelque peu détaché. Chacun d’eux est un contrepoint nécessaire à l’autre comme Harry cherche des figures paternelles dans son nouveau monde.

« Where my two characters were concerned, I named them for the alchemical colours to convey their opposing but complementary natures: red meaning passion (or emotion); white for asceticism; Hagrid being the earthy, warm and physical man, lord of the forest; Dumbledore the spiritual theoretician, brilliant, idealised and somewhat detached. Each is a necessary counterpoint to the other as Harry seeks father figures in his new world. »

— J.K. Rowling pour www.pottermore.com (traduction par moi)

Avec son prénom, Dumbledore est un roi, un bourdon, mais aussi le blanc, celui qui est innocent, intellectuel, excellent. Et au Yin de Dumbledore, Hagrid est son Yang, tourmenté par les cauchemars (peut-être de son renvoi de Poudlard à cause de Jedusor ?), et Rubeus, rouge de honte quand il a encore parlé trop vite, quand il s’énerve ou qu’il tire un gigantesque sapin derrière lui. Il est aussi la réussite du sauvetage d’Harry sur sa moto triomphante arrivant à Privet Drive en pleine nuit. D’ailleurs, c’est également lui qui va chercher la pierre philosophale à Gringotts pour la mettre en sécurité à Poudlard.

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Wulfric

                   Nous en avons fini avec les  étagères, il est temps d’étudier plus avant la pensine. Imaginez, vous pouvez pêcher n’importe quel souvenir du directeur du bout de votre baguette. Éclairer toutes les zones d’ombre du personnage, écarter tous les rideaux dissimulant des secrets, secouer toute la poussière cachée honteusement sous les tapis. Certes, ce serait trahir le Manitou suprême de la Confédération internationale des mages et sorciers décoré de l’Ordre de Merlin, première classe, et du titre d’Enchanteur-en-chef, mais c’est pour la cause pure et désintéressée de l’onomastique ! Versez le contenu d’un des flacons où se tortillent « 150 ans, plus ou moins quelques années, » de souvenirs luminescents et blanchâtres, et nous allons voir ce qu’elle a à nous révéler… Dumbledore, terrorisé par un épouvantard ! C’est le cadavre de sa sœur. Il n’arrive pas à le combattre, lui aussi est hag-rid… Pourquoi cette vision ? Attention, car à partir de maintenant, nous nous hasardons dans les territoires brumeux de l’hypothèse tirée par les cheveux.
Le prénom Wulfric est très rare. Il pourrait n’ajouter qu’une consonance saxonne et rare au chapelet de prénoms de Dumbledore, mais le seul Wulfric célèbre a une étonnante coïncidence dans sa biographie. Saint Wulfric est un saint anglais qui aimait Dieu, mais surtout la chasse, au final. Il discute par hasard avec un mendiant qui le convainc de se recentrer sur des occupations plus pieuses et de s’attacher à son devoir religieux. La vie de ce saint repentant n’aurait pas été étrangère à Dumbledore car sa vie à lui aussi a été marquée par deux moments de profond regret et de repentance : avoir laissé tuer sa sœur (d’où l’épouvantard !), et après qu’il s’est rendu compte que Grindelwald allait trop loin.

              En conclusion, J.K Rowling parvient à faire passer nombre d’indication sur le caractère de son personnage juste à travers son nom : notre directeur d’école est en fait un palimpseste de rois légendaires, de bourdon, de saint repentant et de symbole alchimique…

L’essentiel en quelques points :

 Albus Dumbledore
•    Brian et Percival sont des Chevaliers de la Table Ronde.
•    dumbledore est un ancien nom pour le bourdon
•    albus veut dire « blanc » en latin, couleur de l’innocence et de l’ascétisme.
•    Wulfric était un saint anglais qui s’est repenti de s’être trop longtemps détourné de ses devoirs religieux.

Rubeus Hagrid
•    hag-rid signifie « tourmenté de cauchemars »
•    rubeus signifie « rouge » en latin, et est la couleur de l’émotivité et de la réussite de la création de la pierre philosophale en alchimie

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🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin tout ça :

« Les langages de J.K. Rowling » par Carole Mulliez, Thèse de doctorat en Lettres, 2008
Rowling, J. K. (19 March 1999). « Barnes and Noble interview, 19 March 1999 ». AccioQuote!. Archived from the original on 28 February 2007. Retrieved 28 February 2007.
« WBUR radio interview 12 October 1999 ». Accio-quote.org. 12 October 1999. Retrieved 27 November 2011.
https://www.pottermore.com/writing-by-jk-rowling/colours
https://www.pottermore.com/book-extract-long/entering-dumbledores-office
https://en.wikipedia.org/wiki/Wulfric_of_Haselbury
https://en.wikipedia.org/wiki/Brian_(mythology)
https://www.hp-lexicon.org/place/hogwarts-school-of-witchcraft-and-wizardry/hogwarts-seventh-floor/heads-office/
https://en.wikipedia.org/wiki/Alchemy
https://www.encyclopedie-hp.org/monde-magique/sorciers/albus-perceval-wulfric-brian-dumbledore/
Harry Potter à l’école des sorciers, J.K. Rowling, chapitre 6 (chocogrenouille)
Harry Potter à l’école des sorciers, J.K. Rowling, chapitre 7, p. 95 (hymne de Poudlard)

Les drôles d’origines du mot « loustic »

Un loustic est une personne drôle ou étrange, son étymologie est à son image. La preuve, pour cette enquête nous allons répondre à la question suivante : Quel est le rapport entre un dictionnaire portatif, un régiment suisse-allemand et un pitre ? Un sacré loustic, non ?

Le mot « loustic » vient de l’allemand lustig (joyeux, drôle). Il est ensuite passé par la Suisse allemande où les soldats l’utilisaient pour désigner le bouffon d’un régiment suisse qui était au service de la France avant la Révolution. Ce bouffon en particulier a dû laisser un souvenir impérissable à ceux qui l’ont vu exercer, parce que le mot pour le désigner a fini sa course dans le dictionnaire français, dites-donc.
Comment « loustic » est-il arrivé en France ? Souvent on ne sait pas trop, comme pour la tartiflette, mais là, on sait !
Tout d’abord, avez-vous déjà vu le mot « épistolier » ? Ce n’est pas un fabriquant de collier à partir de pistolets, mais une sorte de tampon littéraire qu’on attribue à un auteur, qu’il soit dramaturge, romancier, etc., dont la correspondance épistolaire est en elle-même un chef-d’œuvre littéraire. Un exemple : Voltaire. La classe intersidérale, non ?  Eh bien, figurez-vous que sa présence dans le dictionnaire français est due à ce cher Voltaire. Il en parle une première fois avant 1750 dans un opuscule, Sottise des deux parts que j’ai mis mille ans à trouver, parce que le Littré indique qu’il figurait dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, mais c’était une erreur de classement et il a été rangé ailleurs, mais j’ai quand même fini par mettre la main dessus, et il y a bien « loustic » dedans, au sens d’amuseur de service dans une  confrérie religieuse, les jansénistes. Ouf —le suspense était insoutenable et vous n’en pouviez plus, je sais bien.

Ce looping de rangement me donne le prétexte parfait pour parler un peu du livre peu commun qu’était le Dictionnaire philosophique. Les 20 dernières années de sa vie, Voltaire s’est retiré au château de Ferney, à la frontière suisse, ce qui nous indique qu’il était assez près pour entendre le mot « loustic » en tendant l’oreille.
Je vous parlais de dictionnaire portatif en huit volumes dans mon article L’étymologie sidérante de « galaxie ». Eh bien figurez-vous que celui de Voltaire porte justement le sous-titre de « dictionnaire portatif » ! (Ma demande a été entendue !) Au vu de sa volubile correspondance, nous poussons tous en cœur un soupir de soulagement : il n’y aura peut-être que 5 tomes à trimballer…
Voltaire a fait de gros efforts de concision, mais quoiqu’en un tome et en petit format, ce petit livre eut à sa sortie l’effet d’une flammèche dans une salle de munition. Le livre fut condamné à être brûlé lors d’autodafés en Suisse et en Belgique, puis fut mis à l’Index en France. Et cela ne s’arrêta pas là : à force de punir les livres et de ne voir aucune amélioration, la justice se décida à condamner le propriétaire d’un des exemplaires. C’est ainsi que le chevalier de la Barre, âgé de vingt ans, se retrouva torturé puis décapité pour chansons impies et lectures du dico anticlérical de Voltaire. L’affaire traumatisa tout le monde et la justice renonça à poursuivre de potentiels complices.
Ce dictionnaire portatif dégage une odeur distinctive de carbonisation et d’hémoglobine, donc. Et le pire, c’est que Voltaire, qui aimait taquiner ses adversaires, compléta son dictionnaire portatif de tant d’articles anticléricaux que l’ouvrage s’allongea d’un tome supplémentaire aux éditions Oxford…

Mais Voltaire est allé beaucoup plus loin que simplement importer un mot suisse allemand dans un essai… Tout à l’heure, je vous parlais de la correspondance prolixe de ce brave homme, eh bien il est l’heure de s’y plonger.
Direction sa lettre n°3885 du 11 juillet 1759. Nous sommes d’accord qu’un chef-d’œuvre littéraire sur trois mille huit cent quatre-vingt-cinq feuilles volantes, c’est un chef-d’œuvre en kit suédois… Et il ne s’est pas arrêté ce 11 juillet en se disant « oh la la, je suis trop bavard, Garnier va en baver pour éditer tout ça » (dix-huit volumes au total, on peut dire qu’il en a bavé…).
Par un 11 juillet, entre deux pauses jardinage et bricolage, Voltaire écrit à un ami qu’il a bien transmis une lettre que lui avait confiée cet ami pour qu’il la donne à un certain M. Desmal. J’ai pris la puce à l’oreille quand Voltaire dit que ce M. Desmal aime faire de la maçonnerie, du jardinage et labourer. Ce sont les passe-temps préférés de Voltaire ?! Coïncidence ? Absolument pas !

« […] ce M. Desmal est si gâté par ses voyages, et pense quelquefois d’une manière si hardie, que son frère le capitaine, tout lustig qu’il est du régiment, n’oserait pas faire imprimer ses rêveries à Zastrow, Il craint si terriblement de déplaire à la Sorbonne qu’il s’est fait maçon, laboureur et jardinier […] »

Après moult recherches, j’ai découvert que Voltaire a utilisé le pseudonyme de M. Desmal pour son livre philosophique intitulé Candide. C’est tout un bazar, alors en bref : Candide était un texte risqué, et Voltaire voulait l’éditer sous l’anonymat. De cette façon, la justice n’avait aucun moyen de les passer au barbecue, son livre et lui. Son style inimitable l’a trahi assez rapidement, et il s’est empressé de démentir, disant que ce bouquin, c’était un ramassis de « coïonneries ». Comme un narrateur implicite a laissé traîner un « je crois » dès la première page, Voltaire fabule que l’auteur est un certain Ralph, un anglais, puis il y ajoute un patronyme : Desmal, il se reprendra ensuite en disant que c’était en fait le frère de Ralph — le capitaine, […] lustig […] du régiment — qui était l’auteur, pour enfin jeter tout le sceau de poudre de perlimpinpin aux yeux de ses détracteurs en se ravisant une dernière fois : c’est un ami du capitaine, le frère de Ralph, qui aurait en réalité aidé ce capitaine à écrire Candide, et le capitaine lui aurait donné la paternité du livre en remerciements…

Voltaire a ainsi brodé l’employer dans une fable impossible qu’il utilisait jusque dans ses lettres pour semer ses détracteurs. Tout ça pour pouvoir frimer en utilisant « loustic » à propos du frère imaginaire de ce M. Desmal qui était en fait le pseudonyme de Voltaire.

L’essentiel en quelques points :

  • « loustic » vient de lustig (amusant, joyeux) en allemand, via l’armée suisse allemande et Voltaire

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Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

D’après_Maurice_Quentin_de_La_Tour,_Portrait_de_Voltaire,_détail_du_visage (château de Ferney)

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Étymologie de « loustic »

http://www.cnrtl.fr/etymologie/loustic

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https://www.instagram.com/lecmn/?hl=fr

Texte original Sottise des deux parts :

https://fr.wikisource.org/wiki/Sottise_des_deux_parts/%C3%89dition_Garnier

Texte original Dictionnaire philosophique :

http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/Voltaire_-_Dictionnaire_philosophique.pdf

Lettre du 11 juillet 1759 :

https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1759/Lettre_3885

Sur les traces de M. Desmal :

Micromégas – Zadig – Candide, Mémoires, avril-juillet 1710, Introduction, notes, bibliographie, chronologie par René Pomeau. Flammarion, 2006.