L’origine croustillante du sandwich

Nouvel épisode de la série des « mots gourmands ».

Le mot « sandwich » désigne un repas froid composé de deux tranches de pain et d’une garniture, souvent coupé en forme de triangle. Mais vous conviendrez qu’à aucun moment il n’y a de sable dans la recette !

Quel est le rapport entre un sandwich, l’addiction aux jeux de hasard et une petite ville portuaire d’Angleterre du XIIe s. ?

En d’autres mots : pourquoi le mot « sandwich » est-il composé de sand, le sable en anglais, et wich, qui ne veut rien dire a priori ?

Le responsable est John Montagu, né en 1718 et mort en 1782. Son petit nom lors des thés chez le Roi d’Angleterre, c’était comte de Sandwich. Or, il se trouve que ce comte de Sandwich aimait s’adonner à des jeux de hasard. Il aimait tellement ça qu’il lui était devenu de plus en plus insupportable d’interrompre une partie pour se sustenter. Étant donné que tomber d’inanition les bras en croix n’était pas non plus une option satisfaisante, il se tourna vers les sandwichs.

Cette explication appartient à l’ordre de la légende (comme souvent en cuisine, sauf quand c’est vrai), car nous pouvons difficilement vérifier si le quatrième comte de Sandwich avait effectivement une consommation remarquable de sandwichs.

L'étymologie du sandwich : origine, définition, explication.

L’étymologie du sandwich : origine, définition, explication. Mariana Medvedeva

En revanche, le mot « sandwich » vient bien du nom Sandwich, qui était le nom d’une ville en Angleterre il y a fort longtemps, Sandwicae, qui se traduit littéralement par le port (wicae) de sable (sand).

L’art et la manière d’accommoder une tranche de pain sont infinies. Profitons-en pour nous pencher sur les origines du mot « toast », et débusquer ses liens de parentés inattendus avec un autre mot tout aussi tête-brûlée (que du scoop !).

Le « toast », grillé devant l’éternel, vient de l’anglais du XVe siècle, où il signifie à la fois « toast » et « toaster ». Ceux-ci viennent eux-mêmes du vieux français (« toster », XII.è s.) et si on remonte jusqu’au latin, « toster » vient de torrere, qui signifie… sécher.

Après le mûrissement comme coup de soleil, les Romains nous surprennent à nouveau avec le sèche-linge avec option grille-pain !

Et c’est grâce à ce tour de force électro-ménager antique que cette enquête a mis au jour le fait étonnant que votre petit-déjeuner ordinaire est composé de deux cousins au regard de leur étymologie. Et les méandres de la métamorphose des mots et de leur orthographe les ont pourtant rendus insoupçonnables, comme vous le verrez. Je vous invite à jeter un regard lourd de reproche pour leurs cachotteries à votre toast et à votre… café ! En effet, la « torréfaction », qui consiste à griller les grains de café pour révéler leurs arômes, vient également du latin torrere !

La raison pour laquelle « torréfier » ressemble visiblement beaucoup plus à torrere que « toast », c’est que les mots savants ou spécifiques changent beaucoup moins avec le temps que les mots du quotidien, qui se font mâchouiller et émietter ardemment au fil des siècles.

Merci d’avoir lu cet article croustillant jusqu’au bout, je vous laisse avec les points importants mis en lumière.

L’essentiel en quelques points :
•    « sandwich » vient du nom d’un comte anglais, le comte de Sandwich ;
•    « toast » vient de l’anglais, puis du vieux français, puis du latin torrere (sécher) ;
•    « torréfier » vient également du latin torrere (sécher).

🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin ceci :

https://www.etymonline.com/word/sandwich
https://www.etymonline.com/word/toast
http://www.cnrtl.fr/definition/torréfier


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L’abricot, un mot qui a eu chaud

Avec le soleil et la pluie qui se succèdent au-dehors, les primevères dans les parterres et les petits oiseaux qui chantent, il est à nouveau temps de parler printemps, car le soleil est revenu.

Soleil qui va faire pousser les céréales, les légumes et les fruits de saison. Dont les abricots. Et ces derniers ont une étymologie très intéressante !

Figurez-vous que chez les romains, le mûrissement était considéré comme une cuisson faite par le soleil ! Une théorie croustillante, n’est-ce pas ?

« Faire cuire » se disait coquere, et quand un fruit mûrissait plus vite que les autres, on le disait praecox. Ce qui a donné « précoce » en français ! La grande question, c’est : est-ce que les Romains considéraient les coups de soleil comme le signe d’une cuisson trop rapide ?

Eh Caïus, vous n’auriez pas mis le thermostat un peu fort pour vos oreilles, par Jupiter ? ❞

— Reconstitution fictive, IVe s.

Bon, restons sérieux, la vrai question c’est…

Quel rapport entre un coup de soleil et un abricot ?

Sortez vos tablettes de cire et vos stylets, nous allons être en retard au cours suivant, « Les abricots à l’époque Romaine pour les nuls ». Vous en sortirez experts sur l’abricot à travers les siècles, l’évolution de son nom et surtout.

Les origines de l'abricot : faits étonnants sur l'étymologie et la langue française

L’origine du mot « abricot » a en réserve quelques faits étonnants sur la langue française. Jennifer Pallian

Parmi les abricots que les Romains faisaient pousser, il en existait une sorte qui mûrissait plus vite que les autres. Cela lui avait valu le petit nom de praecoquus, « le précoce ». Un nom pas si facile à assumer, quand on y pense… Les Romains avaient le surnom facile, il faut dire, Cicéron et sa tête de pois chiche immortalisés pour l’éternité peuvent en témoigner.

Et c’est là que les Arabes entrèrent dans la valse mondiale des abricots. Ils tentèrent d’emprunter le nom romain pour les abricots précoces, mais 1) ils le prononçaient barqouq (al barqouq avec l’article), et 2) ils l’utilisaient pour désigner tous les abricots sans distinction. C’était parti, le mot praecoquus allait faire le tour du monde et devenir méconnaissable.

Première escale : l’Espagne !

Les Arabes conquirent l’Espagne au VIIIe. s., et apportèrent dans leurs valises des abricotiers. Les Espagnols essayèrent à leur tour de comprendre le nom de ces fruits oranges et sucrés… ce qui donna albaricoque.

Deuxième escale : la France !

Au XVIe. s., ce fut aux Français de découvrir les joies de la prononciation de ce mot voyageur, et de lui donner la forme francisée que nous lui connaissons : « abricot ».
Et pour finir, voici le clou du spectacle avec cette dernière révélation : les abricots venaient à l’origine de… Chine ! L’abricot, fruit international par excellence.

L’essentiel en quelques points :
•   « précoce » vient de de praecox en latin : « cuit/ mûr en avance » ;
•   « abricot » vient du latin praecoquus, « celui qui est précoce », parce que les abricots mûrissaient plus vite que le reste.

🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin…
Les Étymologies surprises, René Garrus, Belin, 2009
http://www.cnrtl.fr/definition/abricot


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L’étymologie pulpeuse du « pamplemousse »

Quand on voit le mot « pamplemousse », on aurait tendance à croire qu’il ne fait pas partie de ceux qui ont été construits de façon réfléchie et intellectuelle, mais plutôt que c’est un joyeux babillage insignifiant. Parce que les pamplemousses font partie de ces choses joyeuses et insignifiantes, comparées à — disons — un mot comme « géométrie ».

Il se trouve que la classe des agrumes est un exceptionnel concentré de mots construits avec réflexion et intellect. En somme, c’est une sorte de gang du snobisme étymologique, le genre à hausser un sourcil et à exhaler un nuage de fumée de cigare quand il voit passer des énergumènes comme « cacatoès » (imitatif), « bonbon » (dédoublement) et « ouistiti » (imitatif). Oui, car l’orange vient du Perse, oui madame. La clémentine, elle, vient du nom de son créateur. Et leur classe commune — les hespérides — du onzième travail d’Hercule. Autant dire qu’elles ne sont pas n’importe qui, vous voyez.

Le pamplemousse, comme ses cousins sus-cités, a une étymologie que l’on peut remonter jusqu’au bout, mais elle est plus rigolote que les autres, vous allez voir.

Le mot « pamplemousse » a été emprunté tel quel au néerlandais. Et il se trouve que les premiers néerlandais à voir un pamplemousse en vrai ont trouvé qu’il ressemblait beaucoup à un truc qu’ils connaissaient déjà : un citron.

En effet, le néerlandais pompelmoes (qui était un nom féminin, comme pour ceux qui le font pousser, d’ailleurs) est composé de pompel qui signifie « gros » et de limoes, le « citron ».

Le mot pamplemousse a des origines amusantes.

Le mot pamplemousse a des origines amusantes. Christine Trant

Et si on monte encore d’un niveau, limoes est un emprunt du français, « limon », qui est lui-même un mot emprunté à l’arabo-perse limun. C’est digne d’une tournée de calumet de la paix.

Une question existentielle nous taraude : qui, des anglais ou des français, a inventé la « limonade » ? Figurez-vous que ce sont les français ! A partir de « limon » et du suffixe –ade, comme dans « orangeade », « citronnade », « pommade »… ah non, là c’est autre chose (dommage, ça aurait été une traduction sympathique pour la limonade à la pomme allemande au nom imprononçable : Apfelsaftschorle). La limonade était utilisée dès le XVIIe siècle par les médecins comme un remède qui active la digestion, de la même manière que l’étaient les tisanes, ou le Coca, avant qu’il ne devienne célèbre.

Nous avons pompel d’un côté, limoes de l’autre… Le pamplemousse s’appelle donc littéralement « GROS CITRON » (rose, hein), citrus maxima pour les latinistes et les amateurs d’Harry Potter. On reste dans le descriptif, la simplicité et l’évidence, à l’instar de la grenouille et de pineapple.

L’essentiel en quelques points :
•   « pamplemousse » vient du néerlandais pompelmoes, littéralement « gros (pompel) citron (limoes) »
  •   limoes vient de « limon » en français, qui est un mot emprunté à l’arabo-perse limun et a donné limonade, anglicisé en lemonade en anglais


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Source image : Grapefruit de Matthew Kirkland  /

https://www.flickr.com/photos/simpologist/120804906/

🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin tout ça :

http://www.cnrtl.fr/definition/pamplemousse

https://www.littre.org/definition/pamplemousse

La « chandeleur », comme son nom ne l’indique pas, fête des crêpes

La chandeleur est, comme son nom ne l’indique absolument pas, la fête des crêpes. Quel est le lien entre la chandeleur et des crêpes ? La fête des crêpes porte en effet un nom qui fait davantage penser à une chandelle qu’à une crêpe… Il faut dire que la chandeleur et la « chandelle » se ressemblent beaucoup plus, et non sans raison. Ce que l’on remarque moins aisément, c’est le lien entre chandeleur et « candélabre ». Tous deux viennent du latin candela, la chandelle !

À l’époque romaine, la chandeleur s’appelait festa candelarum (fête des chandelles), et impliquait force processions aux flambeaux. Est-ce que cette frénésie lumineuse était le résultat de mois plongés dans l’obscurité ? Peut-être pas autant que nous, vu qu’ils ne subissaient pas le changement d’heure, eux. Mais un peu quand même, puisque cette fête célébrait le retour de Proserpine, déesse de la Lumière après avoir passé trois mois entiers à errer sur Netflix tandis que son mari Pluton régnait sur le Royaume des Morts (ambiance).

https://unsplash.com/photos/jsgJtBOR6jY Monika Grabkowska

La chandeleur, une fête avec des origines et un nom surprenants. Monika Grabkowska

En tout cas, début février, il était question dans les fêtes païennes (celtiques et romaines) de purification quand l’hiver touchait à sa fin. Rien de tel qu’une petite flambée pour nettoyer (symboliquement) tout ça !

Le « ch- » de chandeleur et de chandelle est venu bien plus tard, au XIè. s.. Le candélabre en a eu un brièvement, entre le  XIè. et le XIIIè. s., mais il l’a perdu en route.

Maintenant, pourquoi faire des crêpes au lieu d’allumer des bougies ? Parce que c’est péché que de gâcher de la farine. Fin janvier, on sème le blé à partir de ce qui reste de l’an dernier (c’est pour ça que deux ans de famines, ça veut dire plus de réserves de l’an dernier, donc plus de semailles, donc pas de récolte l’année d’après non plus, même si la météo était idéale cette fois). Et quand ce qui reste de ce qui reste de l’an dernier dans le fond d’un sac vous fixe avec des yeux de Chat Poté, tandis que le père Fouettard du gâchis de farine vous exhale son souffle chargé de menace dans le cou. Ben vous faites des crêpes.

Vous pouvez d’ailleurs (re)découvrir l’étymologie des crêpes ici !

L’essentiel en quelques points :

  •  « chandeleur » vient de festa candelarum (fête des chandelles), une fête romaine célébrant le retour de Proserpine, déesse de la Lumière.
  • La tradition des crêpes vient d’une technique ancestrale d’évitement du gâchis au moment de semer le blé à partir des restes des récoltes de l’année précédente (et peut-être d’un peu de gourmandise ?…)

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Couverture du magazine américain Life, spécial chandeleur.

Couverture du magazine américain Life, spécial chandeleur.

sources :
http://www.cnrtl.fr/etymologie/chandeleur
https://www.jaimemonpatrimoine.fr/fr/module/81/618/la-chandeleur-ses-crepes-et-autres-traditions

image :
Pancake Girl is getting ready for Pancake Day (March 4th) (Ralph Morse. 1950)

« Pineapple », ou comment les anglais ont mélangé les ananas avec les pommes de pin

Vous est-il déjà arrivé de vous ennuyer à ce point en cours d’anglais qu’un mot aussi innocent que pineapple vous plonge dans la plus grande perplexité ? Parce que le mot anglais pour l’ananas, pineapple, se traduit littéralement par « pomme de pin » ! Mais d’où vient donc cette incohérence mystifiante ?

En fait, au XIVe s. pineapple désignait effectivement les pommes de pin. La raison est bien simple : pas besoin de nom pour l’ananas parce qu’il n’a pas encore été découvert par Christophe Colomb à Java !

Et ce qui devait arriver arriva, comme chacun sait, Christophe s’est planté en renseignant les coordonnées de l’Inde dans son GPS en bois, et est revenu, totalement innocent de sa méprise de naissance, dans son pays, l’Italie, avec une idée révolutionnaire : mettre du jambon et ce fruit nouveau venu des Amériques dans toutes les pizzas pays…

À peu près toutes les langues adoptèrent le mot « ananas », qui vient du nom amérindien pour ce fruit : nana anana. Mais les anglais… ne sont pas tout le monde. Eux ont vu dans l’ananas une ressemblance frappante avec les fruits d’un arbre bien de chez eux, la pomme de pin. C’est pourquoi pendant près de 300 ans, il arrivait fréquemment qu’à la taverne on vous apporte une pizza aux pommes de pin au lieu d’une pizza à l’ananas, parce que les deux s’appelaient pineapple ! (Et tous les dentistes se joindront à moi pour dire que la pomme de pin, c’est mauvais pour l’émail…) En 1660, ce n’était plus possible, alors on créa un nouveau mot pour les pommes de pin : pine cone (cône de pin), et pineapple ne désigna plus que l’ananas, arrivé bien après la malheureuse pomme de pin. Et depuis, les pizzas sont bien gardées.

L’essentiel en deux points :

  • pineapple désignait originellement la pomme de pin
  • la découverte de l’ananas aux Amérique a créé un deuxième sens à pineapple
  • le mot pine cone a été créé pour désigner la pomme de pin et laisser le mot pineapple à l’ananas seul

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Nous ne sommes pas les seuls à nous interroger…

sources :
https://www.etymonline.com/word/pineapple
https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/botanique-ananas-7583/https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/botanique-ananas-7583/

image : http://fatbrides.tumblr.com/post/25810413476

Une « orange » en cadeau

[Nouveauté : les mots en bleu mènent à un article entier à leur sujet !]

Calendrier de l’avent 4 sur 4.

Pour le dernier opus de ce calendrier de l’avent étymologique 2018, nous allons parler orange. C’est de saison, puisque ce fruit de la famille des hespérides était un des cadeaux luxueux offerts à Noël à l’époque où Barbie ne faisait pas encore d’avions dépliants qui distribuent du Champagne. Je suis sûre qu’une question vous brûle les lèvres : mais qui est donc arrivé en premier : le nom de la couleur ou celui du fruit ?

Après la pomme, la pomme de terre et la pomme de pin…

… La pomme d’orenge ! C’est sous ce nom que les Français du XIVè s. ont dégusté ce fruit venu de loin. De si loin, que ce mot est passé par toutes les bouches, en dernier l’italien, mais avant ça l’arabe, comme la bougie. Le mot « orange » vient originellement du persan narang, car ceux-ci fournissaient tous les Botanic d’Europe avec leur oranger amer.

Certaines langues slaves ont piqué le mot français pour en faire le leur, mais comme ils ont copié à la Renaissance, ce n’est pas « orange » qu’ils ont emprunté, mais « pomme d’orenge » ! C’est pour cela qu’en polonais nous trouvons notre fameux pomarańcza.

Comment est-on passé de narang à orange ? À cause de ceux qui ont entendu « une orenge » au lieu de « une norenge «, boudu !

Faisons maintenant un petit tour d’horizon du nom de l’orange en Europe, parce que encore une fois personne n’a réussi à se mettre d’accord. Toujours fidèles à leur amour pour la précision, les Allemands spécifient dans Apfelsine que c’est une « pomme (Apfel) venue de Chine (*Sine) ». Et les pays qui se sont fait livrer leurs premières oranges sucrées originaires d’Inde par la version portugaise d’Amazon ont été tellement contents de leurs services qu’ils ont décidé d’appeler le fruit du nom des Portugais comme portokall en Albanie. Ainsi, le grec moderne fait-il la distinction entre portokali, l’orange sucrée, et nerantzi, l’orange amère ! Curieux, n’est-ce pas ?

Clémentine, mandarine, Chine et Algérie

Si vous faites le tour de votre coupe de fruits d’hiver, vous allez rapidement tomber sur la mandarine, qui vient de « mandarin », parce que le fruit vient aussi de Chine, et sur la clémentine, nom dérivé de celui du frère Clément. Alors non, le frère Clément ne s’est pas pris un jour une clémentine sur la tête et s’est dit « ah, mais quel est ce fruit inédit ? » On est en 1902, vers Oran en Algérie, dans les vergers d’hespérides d’un orphelinat. Le mandarinier et l’oranger amer s’y contaient fleurette, au point qu’un jour le frère Clément a vu pousser un arbuste qui n’était ni mandarinier, ni oranger amer, mais un peu des deux ! Ce qui est amusant, c’est que la clémentine non croisée ne fait pas de pépins, car l’hybride du mandarinier et de l’oranger amer est autostérile, donc les clémentines sont toutes des clones !

Et pour conclure le débat sur ce qu’a d’abord désigné narang, le nom perse pour l’orange, c’était bien le fruit qui avait été ainsi nommé en premier ! La couleur, alors appelée « safran », n’a été renommée « orange » que plus tard. Elle n’est attestée en anglais qu’autour de 1540 par exemple, donc 200 ans après l’introduction du nom du fruit.

L’essentiel en quelques points :

  • « orange » désignait d’abord le fruit, une orange amère de Perse appelée narang
  • la couleur orange s’appelait jusqu’au XVIè s. « safran »
  • « clémentine » vient du nom de son inventeur, le frère Clément
  • « mandarine » est dérivé de « mandarin », car elle vient de Chine
  • le grec moderne fait la différence entre portokali, l’orange sucrée d’inde, et nerantzi, l’orange amère de Perse

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La quatrième bougie est allumée, Noël est arrivé !

Sources :

http://www.cnrtl.fr/definition/cl%C3%A9mentine
http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/mandarine
http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/orange
https://en.wikipedia.org/wiki/Orange_(fruit)#Etymology
https://www.etymonline.com/word/orange

image : pinterest

Il y a un pépin dans la « citrouille »

L’heure est grave, car un pépin a été découvert dans la citrouille. Comment ça, un pépin ? Nous sommes tous d’accord que ce qu’il faut enlever de la citrouille avant de la consommer, ce sont des graines, et non des pépins. Et pourtant il y en a bien un, étymologique, celui-là. Avant de lui régler son compte, il est utile de revenir sur la différence entre un pépin et une graine.

Les pépins sont une catégorie de graine, que l’on trouve seulement dans les baies, les fruits pomacés ou les hespérides. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière catégorie de fruits. Hespéride ? Ce nom provoque dans votre esprit un tourbillon d’images enfouies depuis vos derniers cours de latin, sur lesquelles figurent les Hespérides, filles d’Atlas, leur jardin éponyme et Héraclès, parti aux fraises (enfin aux pommes, dans ce cas précis).

Pour ceux qui aimeraient entendre l’histoire du jardin des Hespérides, continuez votre lecture, les autres, sautez gracieusement ce paragraphe.

Ce brave Héraclès — Hercule, pour les plus romains d’entre vous — se voit assigner douze travaux présumés tous plus irréalisables les uns que les autres, parmi lesquels des écuries toutes salopées par des chevaux géants, descendre aux Enfers attacher Cerbère, un chien gigantesque élu le chien plus féroce de l’année par Cave Canem Hedbo, ou encore tuer une hydre dont les têtes repoussent à plusieurs quand on les coupe (ce niveau du jeu devait être particulièrement énervant). La onzième corvée assignée à Héraclès consistait tout simplement à aller dans un verger, cueillir des pommes, et les rapporter. Sauf qu’il y a un hic, de la taille d’un dragon.

https://unsplash.com/photos/7gVjKcagE_8

Quelques faits étonnants sur les origines du mot citrouille. Priscilla Du Preez

Le Jardin des Hespérides était un incroyable verger à l’extrémité ouest du monde et ne figurant sur aucun GPS en bois de l’époque. Ses habitantes, des nymphes du même nom, avaient la fâcheuse tendance à délester régulièrement l’arbre de ses fruits d’or. Héra trouva une solution radicale : flanquer l’arbuste d’un bon gros dragon bien agressif. Simple, efficace. Notre ami Héraclès, ne sachant comment localiser ce jardin, va voir Atlas, qui d’après le cousin du pote de la tante de son voisin, aurait peut-être des infos. Depuis le moment où les Titans ont perdu contre les dieux de l’Olympe, la punition d’Atlas a été de porter la voûte céleste sur ses épaules. À vue de nez, ça devait être fichtrement lourd.

D’ailleurs, petite parenthèse anatomique, la première vertèbre chez l’homme s’appelle « atlas », car à l’image du Titan portant la voûte céleste, cette vertèbre porte le poids de notre crâne. Que de modestie dans le choix de ce nom, n’est-ce pas ?

Atlas — le Titan, pas la vertèbre — propose donc un deal à Héraclès : ce dernier portera la voûte céleste un court moment, pendant qu’Atlas ira chercher les fruits d’or lui-même dans le jardin de ses filles. Le marché est conclu, mais quand Atlas revient avec le précieux butin, il tente d’entuber Héraclès en offrant d’aller porter lui-même les pommes à la bénéficiaire du onzième travail, espérant échapper à sa punition et laisser Héraclès faire le sale boulot à sa place jusqu’à la fin des temps.

Héraclès, qui n’était pas né de la dernière pluie, entuba donc Atlas en faisant mine d’accepter, puis prétexta des douleurs dans le cou (la vertèbre atlas, à tous les coups !) pour lui refiler la voûte céleste et, au lieu d’aller chercher un coussin, comme il l’avait promis, pris ses cliques et ses pommes, et planta Atlas comme une vieille chaussette pour aller remettre les fruits d’or à qui de droit, et en finir avec le douzième et dernier travail.

Mais si les pommes rentrent dans la catégorie des fruits pomacés, alors que trouve-t-on chez les hespérides ? Tout sauf des pommes. Les citrons, pour commencer, les oranges, les limes, les pamplemousses. Bref, tout ce qui s’épluche avec difficulté et se détache en quartier dans un torrent de jus collant et acide, quand on ne maîtrise pas la fourchette et le couteau avec l’habileté d’une Elizabeth II. Mais qui a eu la fameuse idée de ranger les agrumes dans la catégorie des hespérides et pas les pommes ?

Demandez à Carl von Linné, naturaliste suédois mort en 1778 dans la ville au nom très rigolo de Upsalla. Il aimait beaucoup créer des catégories et ranger la faune et la flore dans des petites boîtes, et a notamment popularisé la classification binominale. Elle consiste à donner des noms scientifiques universels inspirés du latin ou du grec à toute la faune et la flore, comme celui du chat domestique : felis sylvestris catus.

Cela nous a donné l’incontournable gallus gallus pour la poule domestique, pipistrellus pipistrellus pour un type de chauve-souris, ou rattus rattus pour le rat noir. Carl von Linné est donc à l’origine du nom Hesperidae qui désigne les agrumes, en référence aux… pommes du jardin des Hespérides. Voilà, ce n’est pas très logique de la part du monsieur, mais il a bien œuvré par ailleurs, alors pardonnons-lui ce moment d’égarement et revenons-en à nos citrouilles.

La citrouille comporte donc des graines, mais il n’empêche qu’il y a un gros pépin dans l’étymologie de notre citrouille. Gros, jaune et granuleux. Comme un citron. « Mais qu’est-ce que le citron a à voir avec la citrouille ? » me direz-vous. Citron ? Citrouille ? Rien ne vous choque ? Si, hein ! Le mot « citrouille » vient du latin citrus, en référence à sa couleur jaune comme un citron.

Décidément, les cucurbitacées ont des graines, les oranges appartiennent à la catégorie des hespérides et les citrouilles sont jaunes ? Pis la terre est bleue comme une orange, tant qu’on y est ! On se croirait dans un poème de Paul Eluard, mais rassurez-vous, les anglais n’ont pas fait mieux : le mot pumpkin vient de pepo en latin, le… melon.

PS : il existe deux noms de courge qui vont vous rappeler des souvenirs : la melonnette jaspée de Vendée et la pomme d’or !

L’essentiel en quatre points :

  • « citrouille » vient du latin citrus en référence à la couleur du citron.
  • pumpkin (citrouille) vient du latin pepo¸le melon en référence à sa forme.
  • « hespéride » est un synonyme d’agrume, en référence aux pommes du jardin des Hespérides
  • La première vertèbre s’appelle « atlas », en référence au Titan qui porte la voûte céleste

Si cet article vous a plu, vous aimerez sûrement ceux proposés en bas de page de cet article, au-dessus des commentaires !

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sources :
http://www.cnrtl.fr/etymologie/citrouille
http://m.espacepourlavie.ca/pepin-graine-ou-noyau
https://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Linn%C3%A9
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hesp%C3%A9ride_(fruits)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hesp%C3%A9rides
https://fr.wikipedia.org/wiki/Courge