Les drôles d’origines du mot « loustic »

Un loustic est une personne drôle ou étrange, son étymologie est à son image. La preuve, pour cette enquête nous allons répondre à la question suivante : Quel est le rapport entre un dictionnaire portatif, un régiment suisse-allemand et un pitre ? Un sacré loustic, non ?

Le mot « loustic » vient de l’allemand lustig (joyeux, drôle). Il est ensuite passé par la Suisse allemande où les soldats l’utilisaient pour désigner le bouffon d’un régiment suisse qui était au service de la France avant la Révolution. Ce bouffon en particulier a dû laisser un souvenir impérissable à ceux qui l’ont vu exercer, parce que le mot pour le désigner a fini sa course dans le dictionnaire français, dites-donc.
Comment « loustic » est-il arrivé en France ? Souvent on ne sait pas trop, comme pour la tartiflette, mais là, on sait !
Tout d’abord, avez-vous déjà vu le mot « épistolier » ? Ce n’est pas un fabriquant de collier à partir de pistolets, mais une sorte de tampon littéraire qu’on attribue à un auteur, qu’il soit dramaturge, romancier, etc., dont la correspondance épistolaire est en elle-même un chef-d’œuvre littéraire. Un exemple : Voltaire. La classe intersidérale, non ?  Eh bien, figurez-vous que sa présence dans le dictionnaire français est due à ce cher Voltaire. Il en parle une première fois avant 1750 dans un opuscule, Sottise des deux parts que j’ai mis mille ans à trouver, parce que le Littré indique qu’il figurait dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, mais c’était une erreur de classement et il a été rangé ailleurs, mais j’ai quand même fini par mettre la main dessus, et il y a bien « loustic » dedans, au sens d’amuseur de service dans une  confrérie religieuse, les jansénistes. Ouf —le suspense était insoutenable et vous n’en pouviez plus, je sais bien.

Ce looping de rangement me donne le prétexte parfait pour parler un peu du livre peu commun qu’était le Dictionnaire philosophique. Les 20 dernières années de sa vie, Voltaire s’est retiré au château de Ferney, à la frontière suisse, ce qui nous indique qu’il était assez près pour entendre le mot « loustic » en tendant l’oreille.
Je vous parlais de dictionnaire portatif en huit volumes dans mon article L’étymologie sidérante de « galaxie ». Eh bien figurez-vous que celui de Voltaire porte justement le sous-titre de « dictionnaire portatif » ! (Ma demande a été entendue !) Au vu de sa volubile correspondance, nous poussons tous en cœur un soupir de soulagement : il n’y aura peut-être que 5 tomes à trimballer…
Voltaire a fait de gros efforts de concision, mais quoiqu’en un tome et en petit format, ce petit livre eut à sa sortie l’effet d’une flammèche dans une salle de munition. Le livre fut condamné à être brûlé lors d’autodafés en Suisse et en Belgique, puis fut mis à l’Index en France. Et cela ne s’arrêta pas là : à force de punir les livres et de ne voir aucune amélioration, la justice se décida à condamner le propriétaire d’un des exemplaires. C’est ainsi que le chevalier de la Barre, âgé de vingt ans, se retrouva torturé puis décapité pour chansons impies et lectures du dico anticlérical de Voltaire. L’affaire traumatisa tout le monde et la justice renonça à poursuivre de potentiels complices.
Ce dictionnaire portatif dégage une odeur distinctive de carbonisation et d’hémoglobine, donc. Et le pire, c’est que Voltaire, qui aimait taquiner ses adversaires, compléta son dictionnaire portatif de tant d’articles anticléricaux que l’ouvrage s’allongea d’un tome supplémentaire aux éditions Oxford…

Mais Voltaire est allé beaucoup plus loin que simplement importer un mot suisse allemand dans un essai… Tout à l’heure, je vous parlais de la correspondance prolixe de ce brave homme, eh bien il est l’heure de s’y plonger.
Direction sa lettre n°3885 du 11 juillet 1759. Nous sommes d’accord qu’un chef-d’œuvre littéraire sur trois mille huit cent quatre-vingt-cinq feuilles volantes, c’est un chef-d’œuvre en kit suédois… Et il ne s’est pas arrêté ce 11 juillet en se disant « oh la la, je suis trop bavard, Garnier va en baver pour éditer tout ça » (dix-huit volumes au total, on peut dire qu’il en a bavé…).
Par un 11 juillet, entre deux pauses jardinage et bricolage, Voltaire écrit à un ami qu’il a bien transmis une lettre que lui avait confiée cet ami pour qu’il la donne à un certain M. Desmal. J’ai pris la puce à l’oreille quand Voltaire dit que ce M. Desmal aime faire de la maçonnerie, du jardinage et labourer. Ce sont les passe-temps préférés de Voltaire ?! Coïncidence ? Absolument pas !

« […] ce M. Desmal est si gâté par ses voyages, et pense quelquefois d’une manière si hardie, que son frère le capitaine, tout lustig qu’il est du régiment, n’oserait pas faire imprimer ses rêveries à Zastrow, Il craint si terriblement de déplaire à la Sorbonne qu’il s’est fait maçon, laboureur et jardinier […] »

Après moult recherches, j’ai découvert que Voltaire a utilisé le pseudonyme de M. Desmal pour son livre philosophique intitulé Candide. C’est tout un bazar, alors en bref : Candide était un texte risqué, et Voltaire voulait l’éditer sous l’anonymat. De cette façon, la justice n’avait aucun moyen de les passer au barbecue, son livre et lui. Son style inimitable l’a trahi assez rapidement, et il s’est empressé de démentir, disant que ce bouquin, c’était un ramassis de « coïonneries ». Comme un narrateur implicite a laissé traîner un « je crois » dès la première page, Voltaire fabule que l’auteur est un certain Ralph, un anglais, puis il y ajoute un patronyme : Desmal, il se reprendra ensuite en disant que c’était en fait le frère de Ralph — le capitaine, […] lustig […] du régiment — qui était l’auteur, pour enfin jeter tout le sceau de poudre de perlimpinpin aux yeux de ses détracteurs en se ravisant une dernière fois : c’est un ami du capitaine, le frère de Ralph, qui aurait en réalité aidé ce capitaine à écrire Candide, et le capitaine lui aurait donné la paternité du livre en remerciements…

Voltaire a ainsi brodé l’employer dans une fable impossible qu’il utilisait jusque dans ses lettres pour semer ses détracteurs. Tout ça pour pouvoir frimer en utilisant « loustic » à propos du frère imaginaire de ce M. Desmal qui était en fait le pseudonyme de Voltaire.

L’essentiel en quelques points :

  • « loustic » vient de lustig (amusant, joyeux) en allemand, via l’armée suisse allemande et Voltaire

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Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

D’après_Maurice_Quentin_de_La_Tour,_Portrait_de_Voltaire,_détail_du_visage (château de Ferney)

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🔎 Pour cet article, j’ai passé au peigne fin tout ça :

Étymologie de « loustic »

http://www.cnrtl.fr/etymologie/loustic

Compte Instagram de @lecmn :

https://www.instagram.com/lecmn/?hl=fr

Texte original Sottise des deux parts :

https://fr.wikisource.org/wiki/Sottise_des_deux_parts/%C3%89dition_Garnier

Texte original Dictionnaire philosophique :

http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/Voltaire_-_Dictionnaire_philosophique.pdf

Lettre du 11 juillet 1759 :

https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1759/Lettre_3885

Sur les traces de M. Desmal :

Micromégas – Zadig – Candide, Mémoires, avril-juillet 1710, Introduction, notes, bibliographie, chronologie par René Pomeau. Flammarion, 2006.

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