Splendeurs et misères du mot « pamphlet »

[Nouveauté : les mots en bleu mènent à un article entier à leur sujet !]

Parlons peu, parlons pamphlet. Un pamphlet, c’était l’équivalent d’un tweet rageux sur la situation politique actuelle, à l’époque où il n’y avait pas internet. Il prenait la forme de feuillets de quelques pages, où les audacieux y étalaient leur opinion, révélaient des informations sensibles et appelaient à l’action chaque matin à l’heure du café.

Spoiler : le français a emprunté le mot « pamphlet » aux Anglais, mais ce n’est que l’ultime rebondissement d’une longue série de péripéties mêlant antonomase, révolutions, poésie, et viol en un cocktail passionnant et explosif. Prenez vos toges et vos bonnets phrygiens, nous partons à la découverte de son sulfureux passé …

Les acteurs des révoltes cachés dans l’ombre

Quand on pense Révolution française, on pense au rôle de Danton et Robespierre, des constituantes, des sans-culottes, mais moins aux pamphlets. Ceux-ci permettaient de diffuser des idées, et arguments révolutionnaires sous l’Ancien Régime ou royalistes sous la Ière République. C’étaient de véritables tisonniers à révolte, et les autorités essayaient par tous les moyens de les neutraliser. Mais vous vous doutez bien que ces pamphlets n’étaient pas produits par les éditeurs officiels du gouvernement, ni par les lutins du père Noël.

Les pamphlets étaient mis en circulation clandestinement par les imprimeurs ! Ceux-ci savaient lire, et pouvaient donc s’éduquer dans les livres aux idées audacieuses, surtout ceux qui circulaient en douce… Certains imprimeurs ont donc été des acteurs clés des révoltes, bien que dissimulés dans l’ombre. Ces imprimeurs faisaient tourner des presses clandestines, risquant descente de police, confiscation des pamphlets et attaques au tribunal.

Marat, médecin, physicien, journaliste et homme politique français, imprimait lui-même L’Ami du peuple, un pamphlet journalier. Sa presse a d’ailleurs été confisquée deux fois en punition pour sa parole libre et provocatrice. L’un de ses pamphlets les plus virulents s’intitule C’en est fait de nous (1790 ?), et en voici un petit extrait bien pimenté :

Arrêtez l’état, enlevez le parc d’artillerie de la rue Verte, emparez-vous de tous les magazins [sic] et moulins à poudre ; que les canons soient répartis entre tous les districs [sic], que tous les districts se rétablissent et restent à jamais permanens [sic], qu’ils fassent révoquer les funestes décrets. Courrez, courrez, s’il en est encore temps, ou bientôt de nombreuses légions ennemis fondront sur vous : bientôt vous verrez les ordres privilégiés se relever, le despotisme, l’affreux despotisme reparoitra plus formidable que jamais.

Voilà une petite promenade qui s’annonce fort sympathique !

À plusieurs reprises dans l’Histoire, des œuvres interdites en France ont été imprimées dans les pays frontaliers, telle la Belgique ou la Suisse, avant d’être rapportés sous le manteau au pays des croissants au chocolat. Cela a été le cas notamment des philosophes des Lumières, comme Voltaire et Rousseau, ou plus récemment Victor Hugo. Celui-ci, après s’être exilé en Belgique pour bien montrer à Napoléon III qu’il boude, fit passer moult pamphlets de contrebande vers la France. La légende dit que des pamphlets anti-impérialistes avaient été dissimulés dans des bustes de Napoléon III, et qu’il fallait briser lesdits bustes pour accéder à la précieuse marchandise. Quelle ironie jubilante !

Ainsi, il était bien difficile de censurer ce qui ne convenait pas au gouvernement, car les fauteurs de trouble et le peuple trouvaient toujours un moyen pour contourner l’interdiction.

Comédie latine, Mulan et un viol

Mais la genèse du mot « pamphlet » remonte bien plus loin encore…

Au commencement était une comédie latine en vers intitulée Pamphilus seu de Amore (Pamphile ou l’art d’être aimé), datant du Xè s. (je vous l’avais dit, on a le temps de rebondir pas mal de fois en presque deux millénaires). L’intrigue est très originale : un bonhomme nommé Pamphile galère à draguer Galatée, sa voisine. Comme ses avances ne mènent à rien, Pamphile va aller trouver une entremetteuse aimablement désignée tout le long de cette comédie par le surnom très flatteur de « la Vieille », afin qu’elle l’aide à obtenir les grâces de Galatée. En bref, c’est le début de Mulan chez Disney. Sauf qu’ensuite la Vieille s’échine pendant trois actes à convaincre Pamphile que Galatée est tombée amoureuse de lui, tout en essayant de persuader Galatée d’épouser un homme pour lequel elle n’a strictement aucune attirance.

Pamphile se laisse prendre par les mensonges de la Vieille, mais pour Galatée, il n’y a pas moyen : l’individu ne lui revient vraiment pas. La Vieille s’arrange donc tout simplement pour que Pamphile viole Galatée, forçant ainsi sa famille à la marier à son agresseur pour préserver leur honneur. Mais bon sang mais c’est bien sûr, pourquoi n’y avait-on pas pensé avant ? Pour la Vieille, la fin justifie les moyens, et le contrat est rempli : Galatée épousera Pamphile. Le désespoir, la honte, le sentiment de trahison et la haine inconditionnelle de Galatée ne sont pour la Vieille que des détails sans importance. À bien y réfléchir, le genre comique n’est peut-être pas le plus approprié pour classer cette œuvre. Son titre, Pamphile ou l’art d’être aimé, n’en est que plus ironique…

Poésie, surnoms, et tente Quechua

À l’époque, cette comédie en vers a eu un succès phénoménal, et a influencé les plus grands. On en retrouve par exemple l’inspiration dans le Roman de la Rose (le texte médiéval, pas le best-seller d’Umberto Eco), et chez Geoffrey Chaucer (un pilier de la littérature anglaise du XIVe s. pour ceux à qui le nom ne rappelle rien).

Mais quel est le lien entre Pamphile et le mot « pamphlet » ? La réponse se trouve dans une façon désuète mais amusante de nommer les poèmes d’après leur auteur. Au XIIIè s., il était coutume en Ancien Français d’appeler Isopet (petit Esope) un recueil de fables attribué à Esope, le célèbre fabuliste grec. De même, un Catonet désignait un poème de Caton, et l’Avionet¸un poème d’Avianus. Sur le même modèle, Pamphilet était le petit surnom de notre Pamphilus seu de amore international. Ensuite les Anglais ont emprunté le mot Pamphilet pour baptiser de petits livrets du nom de pamphlet. Les propagandistes et polémistes utilisaient massivement ce format aussi rapide à imprimer qu’une tente Quechua l’est à ouvrir, et tout aussi facile à faire circuler clandestinement. Le mot pamphlet a fini par désigner principalement ce genre de puissantes armes polémiques. Les Français ont tout simplement repiqué le mot, et s’en sont bien frotté les mains.

L’essentiel en quelques points :

  • « pamphlet » dérivé de Pamphilet, un diminutif du titre du poème Pamphile ou l’art d’être aimé
  • Pamphile ou l’art d’être aimé est une comédie latine du Xè s. qui raconte le viol de Galatée par son prétendant
1280px-L'Ami_du_peuple_1

L’Ami du peuple taché du sang de Marat


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sources :

http://www.cnrtl.fr/definition/pamphlet dernière consultation le/14/12/18

https://en.wikipedia.org/wiki/Pamphilus_de_amore dernière consultation le/14/12/18

https://www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1989_num_21_1_1702 : Andries Lise. Les imprimeurs libraires parisiens et la liberté de la presse (1789-1795). In: Dix-huitième Siècle, n°21, 1989. Montesquieu et la Révolution. pp. 247-261.

https://en.wikipedia.org/wiki/Pamphilus_de_amore  dernière consultation le/14/12/18

http://www.artandpopularculture.com/Pamphilus%2C_seu_de_Amore dernière consultation le/14/12/18

périphrase de Pamphile et Galatée :https://books.google.fr/books?id=rjaYtFeVswsC&hl=fr&pg=PP9#v=onepage&q&f=false

pamphlet de Marat : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k40751m/f11.image.texteImage

https://fr.wikipedia.org/wiki/Isopet dernière consultation le 20/12/18

https://www.britannica.com/art/pamphlet dernière consultation le 20/12/18

image :

L’Ami du peuple taché du sang de Marat, domaine public

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