Enquête privée #1 : étymologie d’Ultracrepidarianism

Un lecteur m’a mise au défi d’enquêter sur ce mot ! Pour commencer, une petite définition ne nous ferait pas de mal, face à un oiseau rare (et anglais !) de cet acabit. Quelqu’un pris en flagrant délit d’ultracrepidarianism donne son avis ou des conseils dans un domaine auquel il ne connaît rien.

Ce mot, dont la longueur et l’agencement des lettres demande plusieurs tentatives avant de le lire ou de le prononcer sans se prendre les pieds dans le tapis, a des origines tout à fait surprenantes ! Pline l’Ancien nous explique que tout a commencé le soir du vernissage du célébrissime peintre Apelles (IVe s. avant J.-C.) pour inaugurer sa dernière collection de tableaux. Il se trouve qu’un cordonnier se trouve parmi les invités, et lui fait remarquer que, sur l’un des tableaux, une sandale (crepida en grec) est bizarrement fichue. Et des sandales, il en a vu un paquet dans sa vie ! Le peintre reconnaît son erreur sur l’anatomie des espadrilles et rectifie son dessin. Le cordonnier ne se sent plus de joie, mais il ne se met pas à chanter, comme le corbeau (heureusement, soit dit en passant), il se met plutôt à critiquer le tableau en d’autres endroits, ici une main, et là un buisson, dont l’exécution laissent selon lui à désirer. Agacé, le peintre le met dans ses petits souliers (héhé) en lui disant : Sutor, ne ultra crepidam (« cordonnier, pas plus haut que la chaussure »), en d’autres termes : occupe-toi de tes semelles, le boss de la gouache, ici, c’est moi !
Et c’est William Hazlitt, un gentleman anglais un petit peu énervé qui, en 1819, aurait été le premier à repêcher cette anecdote pour incendier poliment un autre gentleman qui avait eu l’audace de s’exprimer sur un domaine dans lequel il était ingénu.

Daunt Books, Londres.

Proposer votre enquête privée

Vous voulez connaître l’origine d’un mot ou d’une expression en français, anglais ou allemand ? Posez-moi votre question où vous voulez et comme vous voulez. Je les retrouverai plus facilement là :

Sources

🔎 Pour cette enquête, je suis allée voir ici, ici et . (20.02.19)

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Enquête privée #10 : étymologie de camaïeu

Les enquêtes privées, c’est la rubrique où vous posez les questions ! Découvrez grâce à Plumedoigt l’origine du mot « camaïeu ». Vous trouverez en fin d’article les informations pour savoir où et comment poser vos questions.

Bonjour chère détective,
Est-ce que le mot camaïeu pourrait dévoiler ses secrets colorés ? Merci !

— Plumedoigt

Cher Plumedoigt, l’enquête sur le mot « camaïeu » a permis de mettre au jour certaines réponses, mais des mystères persistent. En effet, son étymologie est qualifiée « d’obscure » (DHLF, Rey). Pas d’ancêtre grec, latin, arabe, etc. tracé avec certitude au fil des siècles, mais quelques pistes. D’abord, on sait que ce mot existe en français depuis 1275 (avec quelques « k » et « h » en plus). Ensuite, le sens de ce mot donne des indices : avant d’être un assortiment de nuances d’une même couleur, un camaïeu désignait une pierre taillée pour montrer deux couches superposées de deux nuances différentes d’une même couleur. Ainsi, les spécialistes de l’étymologie ont cherché des mots dans différentes langues mortes qui auraient un lien avec la pierre et les nuances.
Camaïeu est certainement apparenté au mot « camée ». Un camée est une pierre fine sculptée pour montrer ses couches de couleurs différentes. « Camée » a été emprunté en 1752 à l’italien, à une époque où le camée était à son apogée en France, et où nombres d’artistes italiens s’adonnaient à la gravure sur pierre fine.
Le DHLF recense plusieurs étymologiques possibles, elles sont au nombre de trois.

Un camaïeu de bleu.

Sources

Pour cette enquête, je suis allée creuser dans le Dictionnaire historique de la langue française, d’Alain Rey, aux Éditions Le Robert, 2011.

Proposer votre enquête privée

Vous voulez connaître l’origine d’un mot ou d’une expression en français, anglais ou allemand ? Posez-moi votre question où vous voulez et comme vous voulez. Je les retrouverai plus facilement là :

Le problème avec Trump : définition et origine du mot gaslighting

Dans la presse anglophone, le mot gaslighting est partout. Que veut-il dire ? Quelle est son étymologie ? Et surtout : pourquoi est-il si important en ce moment ?

Origine du mot gaslighting

Définition

Pour définir de manière simple et efficace ce mot, on peut dire que le gaslighting est une forme d’abus psychologique qui consiste à faire croire à une personne (la victime) qu’elle a imaginé des événements, au point de la rendre folle.

« C’est dans ta tête, monsieur Tweedy ! »
— Chicken Run (2000)

Étymologie

Littéralement, gaslighting signifie « lumière émise par une lampe à gaz » (gas/gaz + light/lumière). Mais quel est le lien entre la signification de ce mot et l’éclairage au gaz ?

Ou, comme j’aime mieux les questions absurdes : quel est le rapport entre Trump, une lampe à gaz et une moustache ?

Papa malgré lui

Rappel : un néologisme est un mot créé par une personne, comme ça, un jour en se levant le matin, elle invente un mot, et BIM ! BIM ! BIM ! BIM ! tout le monde se met à l’utiliser et il finit (ou pas) par avoir son Happy end : entrer dans le dictionnaire et avoir beaucoup d’enfants (des « dérivés » : adjectifs, verbes, expressions…).

Note : je prends la liberté de dériver gaslighting dans tous les sens : gaslighter (verbe), gaslighté (participe passé), que nous gaslightassions (subjonctif imparfait), etc.

Donc, le papa du mot gaslighting s’appelle Patrick Hamilton. Et il n’a même pas créé ce mot intentionnellement. Ce qu’il a conçu intentionnellement, en revanche, c’est une pièce de théâtre à succès. Sous-titrée « Thriller victorien en trois actes » et jouée pour la première fois en 1940, elle s’intitule… Gas Light.

C’est l’histoire d’un couple. Le mari torture discrètement sa femme en niant d’abord des choses toutes bêtes. Puis, il passe à la vitesse supérieure, et baisse la luminosité de l’éclairage au gaz de leur maison sans prévenir. Sa femme s’en aperçoit et lui demande ce qu’il se passe. Il va alors la persuader qu’elle s’imagine des choses et que la luminosité est — et a toujours été — complètement normale. Convaincue que ses perceptions sont fausses et qu’elle ne peut pas se fier à ce qu’elle voit ou pense par un mari cruel, elle va devenir folle !

Gas Light met en scène l’exemple parfait de gaslighting à l’éclairage au gaz. La pièce est devenue emblématique, et son titre un nom commun — en anglais, puis en français (quoique pas encore ajouté au Larousse). Gaslighting est donc une antonomase, à l’instar du mot frigo, pamphlet ou galaxie.

3 exemples célèbres de gaslight

Le Merveilleux destin d’Amélie Poulain

Le cinéma a repris le gaslighting à son compte, comme dans ce célèbre film français. À un moment, Amélie est outrée que l’épicier soit si horrible avec son employé. Elle s’introduit chez l’épicier alors qu’il s’est absenté, et change quelques détails anodins. Amélie remplace ses pantoufles par la même paire trois tailles au-dessous, le dentifrice par du cirage, elle reprogramme le téléphone pour que lorsqu’on veut appeler le numéro préenregistré de la maman de l’épicier, on appelle plutôt l’accueil d’un hôpital psychiatrique, et surtout, surtout, elle change les ampoules pour que la chambre soit moins lumineuse. Du gaslighting en règle !

Le cri de l’épicier à la fin est mon moment cinématographique préféré.

Donald Trump

Exemple d’actualité : suite à la révélation par un lanceur d’alerte que le président des États-Unis a demandé au président ukrainien d’enquêter sur l’opposant de Trump pour la présidentielle de 2020 dans l’espoir de trouver des dossiers sur lui et le discréditer, Donald Trump n’a cessé de nier les faits. Même après publication de la transcription de l’appel où c’est écrit noir sur blanc, comme dans ce tweet :

(NDLT: Si ce coup de téléphone parfait avec le président de l’Ukraine est considéré comme inapproprié, alors aucun président dans le futur ne pourra jamais passer d’appels avec des chefs d’États étrangers !)

Ce n’est pas le premier exemple, et Trump est régulièrement accusé de tenter de gaslighter les Américains depuis son arrivée au pouvoir en 2016, notamment via ses interviews et sa présence sur les réseaux sociaux. Il y a même un livre à ce propos : Gaslighting America: Why We Love It When Trump Lies to Us (NDLT: Gaslighter l’Amérique : pourquoi nous aimons quand Trump nous ment).

Harry Potter et l’Ordre du Phénix

Passons à un exemple d’un tout autre genre, et penchons-nous sur le cinquième opus d’Harry Potter. Dans le livre, alors que Voldemort est revenu à la vie à la fin du tome 4 sous les yeux et grâce au sang d’Harry, personne ne le croit ! Laissé seul chez ses affreux oncle et tante pendant les vacances d’été, il ne peut se confier à quiconque, et souffre des accusations perpétuelles de la presse des sorciers qui l’accusent d’avoir tout inventé, ou pire, d’avoir perdu la tête. La Gazette du Sorcier, journal de prédilection du Ministère de la Magie britannique titre d’ailleurs :

The boy who lies?
— La Gazette du Sorcier (NDLT : Le garçon qui ment ?)

L’essentiel en quelques points

  • gaslighting vient du nom d’une pièce de théâtre anglaise : Gas Light par Patrick Hamilton (1940), où un homme rend sa femme folle en lui faisant perdre foi en ses perceptions et sa capacité à comprendre le monde.

Vous avez d’autres exemples de gaslighting dans les films, livres ou dans l’actualité ? Racontez-les en commentaire, j’en fais la collection !

Donald Trump serait-il un adepte du gaslighting ?

Bonus

Le court-métrage mystérieux

Edgard (2014) est un court-métrage des étudiants de l’École des Gobelins que j’adore et qui est assez difficile à interpréter. Edgard est-il un exemple de gaslighting ?

Dites-moi dans le sondage anonyme ci-dessous si vous pensez qu’Edgard est est un exemple de gaslighting, ou si vous avez une autre théorie ! 😊

Ce qui m’a fait penser qu’Edgard parle de gaslighting, c’est que j’ai découvert un livre français de 1986 qui parle aussi d’une moustache disparue, et d’un étrange gaslight de son ancien porteur. La Moustache est un roman d’Emmanuel Carrère, adapté par lui-même en une comédie dramatique (2005) avec Vincent Lindon, Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric.

Synopsis

Un homme décide de raser sa moustache pour voir comment sa femme et ses amis vont réagir. De fait, ils ne réagissent pas du tout. C’est comme si personne n’avait remarqué qu’il avait un jour eu une moustache, ou pire, que cette moustache n’avait toujours été qu’une illusion de son esprit. La caractéristique du film est qu’il laisse l’ambiguïté planer : est-ce que cet homme subi un gaslighting en règle ou est-ce qu’il perd vraiment les pédales ? Ce qui veut dire que le film nous met dans la position de celui qui est gaslighté car on ne peut décider avec certitude entre les deux.

Sources

https://www.merriam-webster.com/dictionary/gaslight
Witch, Please! Episode 9 : The Cleansing Fire, http://ohwitchplease.ca/2015/09/episode-9-the-cleansing-fire/
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=57731.html
https://en.wikipedia.org/wiki/Gaslighting

Origine du mot résilience (spécial Octobre rose)

Isandre, du blog de la Plume d’Isandre, m’a invitée à participer à Octobre rose pour la lutte contre le cancer du sein, avec pour thème la créativité. La résilience est d’une grande aide pour les malades, et est le fondement de toute créativité lorsque l’on est confronté à la maladie. Et coup de chance étymologique, l’origine de ce mot est passionnante.

Origine de « résilience »

Le mot « résilience » a été emprunté à l’anglais. Deux fois. Resilient est apparu aux alentours de 1620 dans la langue anglaise, et désignait « l’acte de rebondir ». Il vient du latin resilire qui veut littéralement dire « rebondir », et est composé — histoire que, si on n’avait pas compris, on soit sûr de sûr que ça veut dire « rebondir » — de -re dans son sens de « revenir à sa place d’origine » et de salire « sauter ». Sauter vers sa place d’origine, c’est clairement « rebondir ». Merci le latin, merci l’anglais. Attendez, on a dit que le mot avait été emprunté deux fois à l’anglais ? On peut savoir pourquoi ?

Premier emprunt (1857)

« 1857, l’acier rebondissant arrive sur le marché. Sortez les casques de chantier, plus personne n’est en sécurité nulle part ! » — Citation apocryphe et anonyme

Les Français du 19e s. voient passer un nouveau mot anglais de physique qui signifie alors « résistant aux chocs » : resilient.
« Trop cool ! », se disent-ils en français de 1857, « comme on n’a pas de mot pour parler de ce super acier tout nouveau qui résiste aux chocs, on n’a qu’à leur piquer ça, rajouter un accent aigu, et voilà ! ».

Deuxième emprunt (vers 1970)

Cent ans plus tard, les Français du XXe s. voient passer un mot anglais qui leur dit vaguement quelque chose : resilient. Mais cette fois-ci, il est allé voir en psychologie et en politique et a gagné un sens figuratif, notamment pour parler de la solidité des institutions britanniques.
En réalité, c’est surtout un Français qui s’est dit que ces nouvelles connotations psychologiques et politiques du mot resilient en faisait le candidat idéal pour parler du concept de « ressort intime face aux coups de l’existence » (B. Cyrulnik, 1990). Ainsi, c’est à Boris Cyrulnik que l’on doit l’application du concept de résilience aux situations où l’on doit surmonter les chocs traumatiques et faire face à l’adversité. C’est ce deuxième sens que nous connaissons le mieux aujourd’hui, et qui nous intéresse durant cette Octobre rose.

Bonus

Comme l’écrit Isandre sur son blog dans son article introductif sur Octobre rose :

« Mais on le sait, les épreuves ont nourri l’art et la création de tous temps, aussi j’ai souhaité aborder ce projet en me penchant plus sur la créativité des malades, ou pour soutenir les malades, qui est une source de vie et d’admiration. »

Comme je voulais rendre cet article spécial vraiment spécial, voici deux formats courts, un podcast et une vidéo, sur la créativité et la résilience.

Créativité d’un jeune médecin

L’élan de résilience peut nous venir lorsque nous nous rendons compte d’une chose qui change notre vision du monde, que ce soit que la vie est trop courte pour se disputer (ce sont les Beatles qui le disent), ou qu’en réalité, nous ne sommes pas le vilain petit canard au milieu de la multitude de majestueux cygnes au plumage immaculé, parce qu’ils le valent bien. Et là, Baptiste Baulieu, jeune médecin généraliste plein d’optimisme et de tolérance, parlera mieux que moi du sentiment d’être anormal lorsque l’on est malade, et son message pour éveiller notre élan de résilience. Je vous laisse avec sa courte mais très belle chronique sur France Inter :

« Il n’y a pas « moi, malade de ceci et cela » d’un côté, et « les autres, sains de corps et d’esprit ». Ça n’existe pas, ça. Jamais. Non. La normalité, c’est JUSTEMENT d’être emmerdé par des maladies, petites ou grosses, et par des troubles psychologiques qui nous font plus ou moins souffrir. »
— Baptiste Baulieu, « Alors Voilà» (9 septembre 2019), France Inter
https://www.franceinter.fr/emissions/alors-voila/alors-voila-09-septembre-2019

Des femmes créatives face à leur cancer

Voici aussi une vidéo de la page Facebook très inspirante Simone Media. Ce court documentaire donne la parole à des femmes qui montrent différentes manières d’être créative et résiliente face à des cancers. Saluons l’à-propos de celle qui a pensé à parler d’acier pour aller avec cet article :

 « Aujourd’hui, je suis peut-être en béquilles, mais je fais du sport et j’ai un mental d’acier. »

Sources

Le Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey, Éditions Le Robert, 2002
https://www.etymonline.com/word/resilience?ref=etymonline_cros

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Étymologie et origine de la gaufre et ses 1001 variantes

D’où vient le mot « gaufre » ? Quand cette gourmandise a-t-elle été créée ? De quel pays vient-elle ? Cet article répondra à ces questions, et à bien d’autres encore (il y a même un bonus !).

La gaufre est une invention culinaire plus ancienne qu’on ne le penserait. Son ancêtre, l’oubli, remonte à la fin du Moyen-âge, où elle était mangée en fin de repas pour se remémorer la mort du Christ. Entre-temps, elle a fait un petit Tour d’Europe, est devenue un incontournable des goûters du mercredi après-midi et s’est déclinée en 50 nuances de recettes différentes.

La grande question qui nous intéresse aujourd’hui est : quel est le lien entre une gaufre, une abeille et la petite vérole ?

D’où vient le mot « gaufre » ?

Le mot « gaufre » vient du roman (l’ancêtre du français) walfre (1185) qui désignait deux choses :

  1. un gâteau obtenu en le cuisant entre deux plaques imprimant un motif dessus
  2. un rayon de miel.

Pourquoi un même mot pour nommer ces deux choses différentes ? Le rayon, ou gâteau de miel confectionné par les abeilles comporte des alvéoles parfaitement géométriques et, comme le motif sur le gâteau qui sortait du moule ressemblait à celui des alvéoles fabriquées par les abeilles, le même nom fut utilisé. C’est mignon, non ?

Les deux sens ont survécu jusqu’à nous, et le mot walfre s’est fait mâchouiller jusqu’à devenir « gaufre ».

Mais attention, le motif sur les walfres, puis les gaufres, n’était pas un quadrillage…

L’histoire de la gaufre

Au commencement était la gaufrette

On retrouve des moules s’apparentant à des moules à gaufres datant de l’Antiquité. A partir du Moyen-âge, on utilisait deux plaques en métal avec des poignées en bois que l’on tenait directement au-dessus de l’âtre. Les moules produisaient une fine gaufrette, non pas avec des alvéoles comme nous la connaissons aujourd’hui, mais avec de délicats ornements (pour en voir quelques-uns, cliquez ici) à la manière d’une gravure. En fait, c’est exactement le principe du gaufrage en papèterie, quand on retrouve sur certains papiers à lettres de qualité une empreinte qui apparaît quand on le met devant une lampe. Pour en apprendre davantage sur les filigranes, un article leur est dédié).

Changement de design

Puis, avec le temps, l’ajout de levure a rendu ces gaufres croquantes (plus des gaufrettes pour nous) plus moelleuses, et elles sont devenues des « gaufres » comme on les connaît aujourd’hui. Les gens ont aussi voulu davantage de débauche sucrée et nuageuse en bouche, et les gaufres ont pris cette forme de grille qui permet d’empiler des fruits ou de la crème Chantilly.

Faire des gaufres cesse d’être une activité à hauts risques

Je tiens à mentionner l’invention en 1869 du merveilleusement nommé Cornelius Swartwout et son moule à gaufre anti-brûlures. Ce moule à gaufre est le premier à pouvoir être placé directement sur un poêle à bois, et est doté d’une poignée bien pratique pour ouvrir, fermer et retourner le moule à mi-cuisson. Ce monsieur est sans doute en partie responsable du désengorgement planétaire des urgences SOS mains. Mais en contrepartie, la phrase « j’ai fait des gaufres ! » ne recevra plus la même admiration effarée face à cet exploit, quand on lui répondait « C’est vrai ?! Je t’ai toujours dit que ça me hérissait les poils des mollets de savoir que tu utilises le moule à gaufre sans scaphandrier !! ».

L'origine et l'étymologie de la gaufre.

L’origine et l’étymologie de la gaufre.

Insultante, la gaufre ?

En parlant de moule à gaufre, figurez-vous que cet objet innocent est devenu à une certaine époque une insulte pas sympa du tout. Alors que la petite vérole faisait rage, laissant des marques semblables aux empreintes d’un moule à gaufre sur le visage des malades, ceux-ci étaient désigné par le nom de « moule à gaufre ». Par extension, dans les années 20, « gaufre » pouvait désigner un imbécile, comme le montre cette citation improbable d’un écrivain et poète français à propos d’un honorable collègue de l’époque romaine :

Comme disait cette gaufre de Juvénal […].
—Jean-Paul Toulet, lettre à un ami, 1920

Voilà qui est bien envoyé ! Est-ce que le Juvénal en question méritait ça ? La question reste ouverte…

À découvrir aussi : L’expression « se sucrer la gaufre » 

Traduction de « gaufre » en anglais

Comment parler de cette délicieuse pâtisserie à nos amis brexiters ou trumpistes… Nous allons voir deux mots en apparence très similaires : wafer et waffle. Waffle désigne la gaufre moelleuse, et wafer la gaufrette croquante. A noter que waffle a été emprunté en 1744 aux Néerlandais (qui l’écrivaient comme ça s’entend : wafel), et que wafer vient d’un intéressant mixe anglo-français de la fin du XIVe s. : wafre (et on remarque de nouveau que la consonne après le « f » a changé de place en anglais !).

Il y a tout un tas de spéculations pour savoir si le mot français « gaufre » vient du néerlandais ou d’une autre langue germanique (même si la piste du néerlandais est peu probable, comme le premier mot français (qui remonte au roman, 1185, pour rappel) est plus vieux que le premier mot néerlandais (XIIIe s.). Donc non : on ne sait pas avec certitude qui des Néerlandais ou des Francs a inventé (ou du moins nommé) la gaufre en premier ! Scandale. Mais, c’est sûr : la première gaufre était l’idée d’un peuple germanique quelconque.

Variantes régionales

Récemment, j’ai fait pour la première fois des gaufres avec un ami d’origine allemande, qui m’a dit « eh, mais, ce sont des gaufres belge, ça ». J’ai regardé mes banales gaufres rectangulaires à 20 creux avec perplexité et ai faiblement protesté d’un « ben non, en France on mange tous celles-là ».

De fait, il avait raison. Savez-vous seulement quelle sorte de gaufre était celle de votre enfance ?

Êtes-vous prêts à tomber dans le puits sans fond des Mille et une sortes de gaufres ?

Pour les différencier, le critère le plus facile est la forme : carrée, rectangulaire, cœur, fleur… Passons à la pâte : on distingue la pâte à gaufre qu’on a fait lever avec de la levure de bière ou chimique, et celle qu’on ne fait pas lever. La pâte à gaufre épicée ou nature, la gaufre fourrée ou non. Et ensuite, il y a ce qu’on met dessus : fromage ? Poisson ? Chantilly ? Fruits ?
Chaque pays, voire des régions dans ces pays, ont créé leur variante de la gaufrette médiévale : Allemagne, Suède, Lille, Belgique…

Et c’est là que j’ai découvert le nom belge pour le sucre glace. Ça s’appelle du sucre « impalpable » !

Je trouve ce mot absolument génial, pas vous ?

Verdict : mes gaufres rectangulaires à 20 creux, ce sont bien des gaufres belges. Et vous, connaissez-vous vraiment votre gaufre ?

L’essentiel en quelques points

  • le mot « gaufre » désigne la pâtisserie et le rayon de miel parce qu’ils se ressemblent
  • le mot « gaufre » vient du roman (un ancêtre du français) walfre, qui signifiait la même chose
  • la traduction de « gaufre » en anglais est waffle

Bonus

Je vous recommande d’aller jeter un œil à cette image de publicité pour un gaufrier absolument exceptionnelle trouvée dans un article du Smithsonian magazine.

Sources

https://www.smithsonianmag.com/innovation/brief-history-waffle-iron-180972980/
https://www.cnrtl.fr/definition/gaufre
https://www.historicfood.com/Wafer.htm
https://www.etymonline.com/word/waffle?ref=etymonline_crossreference#etymonline_v_4778
https://www.etymonline.com/word/wafer

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Tout savoir sur le saule cogneur de la saga Harry Potter

Après avoir analysé les noms de personnages célèbres, comme Albus Dumbledore ou Nagini, c’est au tour du saule cogneur de livrer ses secrets.

Sachant que l’œuvre de J.K. Rowling est en anglais à l’origine, on peut se poser plusieurs questions à son sujet.

Quelle est la traduction du saule cogneur dans la version originale ? Quels indices J.K. Rowling a-t-elle donnés aux lecteurs anglais en choisissant son nom ? Et enfin : quels choix de traduction ont été faits pour essayer de rendre en français ce que J.K. Rowling a voulu faire passer ?

Traduction du saule cogneur en anglais

J.K. Rowling a baptisé le saule cogneur Whomping Willow, en s’inspirant du weeping willow (le saule pleureur, et weep veut aussi dire pleurer). Le verbe whomp signifie grosso modo « cogner ». On peut aller plus loin et explorer ce qui a été perdu ou gagné en traduisant whomping willow en français.

L’indice que le nom anglais donne… mais pas le français

Pourquoi whomp ne signifie que grosso modo « cogner » ? Parce que le verbe whomp (au sens de frapper) en dit plus que ça sur ce coup dans le nez, car il décrit :
1) l’action de frapper
2) et aussi le son que cela produit, à savoir, d’après le Merriam Webster (un dico de référence américain), soit « SLAP ! » (plus une gifle), soit « CRUNCH ! » (ah, le nez est cassé), soit « CRASH ! » (… un trou dans le mur ?).

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Comme son nom l’indique, le saule cogneur peut faire de sacrer dégâts. https://unsplash.com/photos/qAfdK3egKp0

Donc, le mot whomp désigne le son d’un truc qui s’écrase avec bruit, car à l’origine c’est une onomatopée, à savoir que le bruit produit par le saule cogneur qui frappe en tous sens ferait « WHOMP ! WHOMP ! WHOMP ! ». Beaucoup de mots en anglais décrivent ainsi le bruit que tel truc fait, on appelle ça un mot d’origine « imitative ». Un peu comme quand on dit « Paul, tu t’es encore splurtché de la compote sur le t-shirt », ou « hier, ma tante s’est empafée dans la porte vitrée), sauf qu’en anglais ce sont de vrais mots, sérieux, et tout et tout.

Une traduction plus sonore que « saule cogneur » serait un truc du genre « saule crasheur ». Comme ça, on aurait une idée de l’effet sonore d’un coup de branche dans la tronche. Je trouve que le français, même en littérature fantaisie jeunesse, est beaucoup plus rigide que l’anglais, qui autorise une plus grande marge de manœuvre à la créativité et aux jeux de mots des auteurs.rices. D’où le choix plus conventionnel et orthodoxe du traducteur, si on peut dire.

Le saule « gagneur »

Beaucoup de mots ont plusieurs sens, et whomp a un deuxième sens tout à fait opportun : battre à plate couture.
Voilà qui annonce la couleur, l’issue d’une confrontation avec le saule cogneur est claire, ainsi que son avantage indiscutable sur quiconque tenterait de se mesurer à lui. Grâce à son nom, on sait tout de suite qu’on a définitivement affaire à un opposant de taille, dangereux. Un boss, quoi. Mais bon, « saule gagneur », c’est vraiment pas possible comme choix…

Conclusion

En changeant le saule pleureur en saule badass, autrice et traducteur mettent un soupçon d’inattendu dans un nom d’arbre tout à fait banal pour montrer qu’il n’est pas comme n’importe quel saules pleureurs moldus (et que les parapluie anti-chocs devraient déjà être inventés !).

L’essentiel en quelques points

  • En anglais, le Saule cogneur s’appelle whomping willow
  • Whomp signifie frapper bruyamment

Voilà, c’est fini pour aujourd’hui… Sauf si vous en voulez encore !

Bonus pour les passionnés

Quand y en a plus, y en a encore ! Une dernière chose intéressante avec ce nom, ainsi qu’avec sa traduction en français, c’est l’amour de J.K. Rowling pour les jeux de sonorité (et ça aussi, c’est un sacré défi pour les traducteurs !).

Jeu sur les sonorités

La référence dans le langage de tous les jours, c’est le saule pleureur. La différence entre un vrai saule pleureur et le saule cogneur de l’univers potteresque est que ce dernier vous matraque avec ses lourdes branches, réduisant en purée les personnes qui se seraient un approchées un peu trop près du passage secret qu’il protège. J.K. Rowling, puis le traducteur, vont imiter les sons du nom « saule pleureur », pour que le saule cogneur paraisse étrangement familier. Comme si on avait une impression de déjà-vu… alors que c’est une pure création à la Rowling !

En anglais

Whomping/weeping

–        les deux font 2 syllabes
–        ils ont 4 sons en communs :
W-P-EE-NG

En français

Cogneur/pleureur

–        les deux font aussi 2 syllabes
–        ils ont 2 sons en commun + o/eu qui sont assez proches
O/EU+EU-R

Whomping est  au participe présent, ce qui nous donne « saule cognant ». Bon, comme c’est moche, on comprendra qu’il soit plus effrayant de donner un côté acteur à son nom, avec le mot « cogneur » (-eur indique qu’on fait l’action, comme dans « décideur », celui qui décide ; « joueur », celui qui joue…). Et magie ! C’est comme le saule pleureur (qui a des branches fines et tombantes comme des larmes).

Je trouve que c’est sur le plan des sonorités que le traducteur a vraiment réussi à rester fidèle ! Voilà, c’est fini pour aujourd’hui, vous pouvez ranger vos manuels L’Étymologie de Poudlard… ou filer à la bibliothèque pour en lire un autre chapitre :

L’Étymologie de Poudlard

Introduction : Poudlard
Chapitre 1 : La noise
Chapitre 2 : Nagini
Chapitre 3 : Newt Scamander
Chapitre 4 : Fumseck
Chapitre 5 : Bellatrix Lestrange
Chapitre 6 : Dumbledore
Chapitre 7 : Le saule cogneur
Chapitre 8 : à venir…

Sources

Harry Potter and the Prisoner of Azkhaban, J.K. Rowling
https://www.merriam-webster.com/dictionary/whomp

D’où vient « en loucedé » ? (et comment l’utiliser)

Cette expression a un drôle d’air, d’ailleurs, on ne sait jamais trop comment l’écrire, ni quand l’utiliser. Et ne vous est-il jamais arrivé de vous demander d’où vient l’expression« en loucedé » ?

Si vous vous demandez ce que veut dire « en loucedé », comment l’écrire sans faire du freestyle, et comment ce mot bien étrange nous est tombé dans la langue française, alors vous êtes au bon endroit (sinon, restez, on va apprendre des gros mots, ça va être marrant, vous allez voir !). Un article pas très poli sur un mot mystérieux… non même  carrément un langage codé créé par des gens qui voulaient vraiment passer inaperçu…

En loucedé : définition

En loucedé veut dire « discrètement », « en cachette ». Quelqu’un qui va acheter des bonbons en loucedé, eh ben il a soit un père stricte, soit une mère dentiste (soit les deux, horreur !), et ne veut pas se faire remarquer.

L’expression a été empruntée à un argot français tombé dans l’oubli au siècle dernier. Au quotidien, on l’écrit aussi « lousdé », « louzdé », « loussedé », etc., parce que personne ne sait vraiment comment l’orthographier (vu qu’il n’est pas dans le dictionnaire). L’origine du mot va nous donner de supers moyens mnémotechniques pour l’écrire comme le veut la tradition (oui, oui, il y a des règles d’orthographes même en argot, surtout CET argot, d’ailleurs).

« En loucedé » vient d’un argot français oublié

C’est quoi un argot, déjà ?

Si vous êtes déjà au clair avec la notion, sautez élégamment ce paragraphe, sinon, la suite est là pour vous éclairer avant de rentrer dans le lard du sujet. Un argot est un langage utilisé par un groupe de gens qui ne veulent pas être compris des autres, comme le verlan, par exemple. Sauf que « en loucedé » ne vient pas du verlan (surpris ?).

Cet argot dont vous n’avez jamais entendu parler, mais dont vous utilisez quelques mots sans le savoir, c’est l’argot louchébem.

Le groupe de gens qui ne voulaient pas être compris, ce sont les… bouchers parisiens du XIXè s. à 1914. Parce qu’il n’y a rien de plus confidentiel que le découpage d’un gigot, n’est-ce pas ? Tout ça pour dire qu’ils ont créé un langage codé très rigolo à entendre, et pas si sorcier à maîtriser. En fait, on prend des mots de tous les jours (de préférence ceux commençant par une consonne) pour les modifier à leur sauce, et tous les petits mots comme « de, en, avec » restent les mêmes.

Sortez vos carnets, voici la recette pour changer le français en louchébem :

1. Choisissez un mot bien tendre et juteux « (en) douce »
2. Sectionnez la première consonne Ici, c’est le « d ». On obtient « ouce »
3. Positionnez cette première consonne en dernière position Cela nous donne « ouced »
4. En première place viendra toujours un « L » « louced »
5. Terminez de parer votre mot en ajoutant la note finale : une terminaison qui fait ridiculement savante, au choix parmi -em, -oque, -esse/èche, -uche, -ik/-ek, -é « louced »+  « –é »

= LOUCEDÉ.

On garde le « en » tel quel, et voilà comment « en loucedé » a été créé. La méthode de transformation du français en louchébem nous donne ainsi la réponse concernant l’orthographe, ce sera sans « s » et sans » z », car on garde les lettres qui composent « en douce » !

En loucedé : origine, définition et usage

En loucedé : origine, définition et usage

Traduire « en loucedé » en anglais

Dans un registre plus courant, « en cachette » se traduit par on the sly.

Je n’ai pas trouvé d’équivalent exact à « en loucedé », parce qu’il aurait fallu trouver un argot de boucher anglais qui change aussi l’ordre des lettres et ajoute une terminaison, ça serait un peu tiré par les cheveux quand même… BEN FIGUREZ-VOUS QU’IL Y EN A UN ! Je vous présente le Rech-tub (butcher = boucher) kay-lat (talk = parler) : un argot louchébem anglais (c’est une manie chez les bouchers de tous les pays de parler en code ?) !

L’argot des bouchers anglais mérite un article à lui tout seul. Si je trouve au passage l’expression « en loucedé » en Rech-tub kay-lat, alors là, ce sera le jackpot (parce que le principe des langages codés, c’est que les gens qui le parlent ne vont pas aller expliquer dans un dictionnaire comment le parler, ça serait trop facile…).

Conclusion

Comme vous avez lu jusqu’au bout, vous avez même le privilège de pouvoir jurer comme un vrai louchébem parisien ! Première leçon d’impolitesse bouchère :

Ferme ta gueule = lerfem ta leulgué !

À ne répéter que seul dans l’ascenseur, hein. D’autres épisodes (et donc d’autres leçons de jurons de charcutier, youpi !) vont arriver, notamment un article plus fouillé sur l’argot louchébem en soi, et l’origine de son nom ; suivi d’un autre sur son équivalent anglais, le Rech-tub kay-lat. En attendant, vous pouvez laisser un commentaire pour louchébemiser le juron favori de votre grand-mère ou de votre deuxième oncle en partant de la gauche !

L’essentiel en quelques points

  • « en loucedé » s’écrit comme il s’écrit ici ;
  • « en loucedé » est emprunté à l’argot des bouchers (le Louchébem), qui a transformé « en douce » selon son système de cryptage bien particulier ;

Sources

Robert L’Argenton Françoise. Larlépem largomuche du louchébem. Parler l’argot du boucher. In: Langue française, n°90, 1991. Parlures argotiques. pp. 113-125;https://www.persee.fr/docAsPDF/lfr_0023-8368_1991_num_90_1_6200.pdf

https://www.macmillandictionary.com/dictionary/british/on-the-sly